Le premier jour du reste de mon expatriation au Japon

« Bonjour Mesdames, Messieurs. Il est 14 h 24 et nous venons d’atterrir à Tokyo Haneda. La température au sol est de 22°C. Bienvenue au Japon ! »

J’imagine le lecteur impatient de découvrir le récit de notre arrivée, la description d’un pays souvent dit « exotique » et « fascinant », l’excitation d’une nouvelle vie. « Alors ? Alors ? Alors ? » Il n’en fut rien. Un néant. Au point que je pensai me taire. Au point que je vécus les premières inquiétudes pour Kawaii : « Et s’il n’y avait plus rien à raconter ? » Se taire donc, ou, sacrilège, enjoliver et mentir : « Et si nous étions une famille pas normale ? »

Après ces tentations peu recommandables, je conclus que la réalité serait davantage instructive. Ainsi, sans plus de bla-bla, et passant outre douze heures de vol et une nuit en classe éco à me battre pour une position allongée impossible, je livre les faits vrais et remarquables de notre première journée au Japon, vendredi 12 octobre 2018, déjà tronquée de sept heures restées en France (1) :

– Le passage à la frontière, d’une longueur sans fin. Il nous délivra nos cartes de résident sur-le-champs et nous manquâmes tomber à la renverse.
« C’était donc cela ! » L’administration japonaise de la veille (2).

– Nos valises en boucle sur le tapis des bagages. Elles furent rassemblées par deux agents délicats, dans des uniformes impeccables. Un signe depuis la frontière, « Elles sont à nous. », et ils patientèrent à leur côté tout le temps des formalités. Quand les chariots furent chargés et la famille prête à continuer son chemin, ils s’inclinèrent avec déférence et offrirent des sourires et des aurevoirs de la main : « Bon voyage ! Bonne chance ! »
En France, je nous voyais déjà cueillis par les gaillards rogues de la sécurité, suivis par la police, sur les dents, puis l’armée, toujours dans le coin, béret sur la tête et mitraillette au bras, et les démineurs déjà harnachés. Le GIGN serait en route. Quatre chiens hurleraient à la mort, aussi nerveux et prêts à nous bouffer que leurs maîtres tendus. 

– Le passage de la douane avec soulagement, bien que dans une parfaite légalité. Notre vieille valise verte sur laquelle, à peine offerte, la voiture de ma mère a fait une marche arrière déterminée, était bourrée de médicaments.

– La procédure de dédouanement de notre conteneur qui devrait arriver d’ici trois à quatre mois (à la condition de trouver un logement). J’avais oublié cette formalité supplémentaire et je crus m’évanouir à cet instant. Affalée au milieu des chariots à bagages, je me décomposai tout à fait en constatant que je gardais toujours mes bas de contention noirs sous mes sandales jaunes. A bout de force, j’entendais nos filles répéter vingt, trente, quarante fois : « Voilà Papa ! Non ! C’est une blague ! »

– La file des taxis, les bagages fourrés dans le taxi, le trajet, le parking de l’hôtel à dénicher, les appels à la réception, les explications, les tours du pâté de tours, le stationnement, le déchargement, « Attendez ! Je vous apporte des chariots », « Sumimasen, l’entrée avec les chariots s’effectuent à l’arrière du bâtiment », l’hôtesse, enfin, à l’accueil. Alors que ma tête s’était transformée en gyrophare clignotant et hurlant « Dormir ! Dormir ! Dormir ! S’écrouler ! S’écrouler ! S’écrouler ! Dormir ! », celle-ci tint à nous montrer notre boîte à lettres, l’ouverture avec le badge, l’emplacement dédié aux paquets volumineux, l’ouverture avec le badge, la confirmation sur un écran, le coût du badge si nous le perdions. Et caetera. Et caetera. Je remerciai et souris poliment ainsi que les agents de l’aéroport me l’avaient appris.

– Nos filles n’aimèrent pas nos deux studios (il ne restait plus qu’eux à Yokohama et de haute lutte, ou un camping car et une tente sur Airbnb : je joins la photo pour les incrédules). Nos filles toujours, se chamaillant, pour la place dans le lit, le côté dans la penderie, celle qui ne prendra pas sa douche la première. L. craqua, nos filles aussi, et moi enfin. L’apogée de notre arrivée fut atteinte quand, d’un commun accord, notre famille décida de rentrer en France le lendemain.

Nous sortîmes dîner et nous réconciliâmes avec un bol de ramen (3). En rentrant, nous tentions de goûter notre chance et notre bonheur. Nous aspirions l’air. Une fois nos anges couchés, j’eus à peine le temps de me changer, d’apprendre par mon opérateur téléphonique que nos chemins s’arrêtaient ce jour, en raison d’une consommation excessive – quelques minutes avec WhatsApp -, à peine le temps d’avaler un comprimé de mélatonine, tenter de dormir plus qu’une sieste et oublier ma prochaine facture, que sans me doucher ni me brosser les dents, je me vautrai dans le sommeil.
Après les bas de contention, notre mariage pouvait bien attendre une nuit, et le deuxième jour du reste de mon expatriation au Japon aussi.

 

 

  1. 7 h 24 en France.
  2. Voir l’article Visa.
  3. « Ramen » : plat japonais constitué de pâtes dans un bouillon à base de poisson ou de viande.

 

15 commentaires sur “Le premier jour du reste de mon expatriation au Japon

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  1. Impossible d’être discrète à lire tes articles derrière mon PC … je pouffe de rire à tous les paragraphes et je finis par avouer à tout l’open space « Je préviens : je lis le blog de MP » afin qu’on ne me prenne pas pour une folle …
    Encore !

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  2. Pas simple cette arrivée…
    J’essaie de calculer le nombre de tentes Quechua que tu peux acheter avec 9000€… INCROYABLE !!

    J’espère que vous avez passé une bonne première nuit 🙂

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  3. Quel bonheur de te lire ce matin… une exceptionnelle expérience familiale. J’imagine que vous allez passer par de nombreux bas (et pas seulement de contention) et hauts. Bonne installation

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    1. Merci Delphine ! Heureuse de te lire et merci pour tes pensées ! J’attends les hauts maintenant… 😉 et pour les hauts de contention, je crois que nous les avons expérimenter ensemble. C’était un peu nos costumes de Wonder Woman. Tu ne crois pas ? :-))))

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  4. C’est tellement cool de pouvoir te suivre alors que tu es super loin !!!!! 🙂
    Bon courage pour l’arrivée cahotique (franchement, c’est drôle à lire, mais j’imagine que ça a été compliqué pour toi) et merci pour les photos, ça me rappelle trop mon voyage à Tokyo 🙂 🙂

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    1. Hi Adeline ! Tu as tout compris de notre arrivée ! L’humour permet heureusement de mettre un peu de distance à tout cela. Et franchement, à vous lire toutes et tous, j’en ai du baume au cœur. Et je suis heureuse de te rappeler de beaux souvenirs !
      Bises et force à toi.

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  5. Super Marip
    J’adore la description de l’arrivée dans toute sa réalité et sans faux semblant.
    On va vous laisser le temps de bien vous installer avant de venir vous voir:-)

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