Une journée de petits riens ou comment le Japon se dévoile peu à peu

Première nuit complète, sans shoot de mélatonine. D’après les scientifiques de la NASA, il faudrait un jour par fuseau horaire traversé. Il nous faut rattraper sept heures, nous sommes le septième jour. Je revis.

La veille fut entièrement dédiée aux obligations administratives. Je prévoyais que deux heures suffiraient à boucler l’affaire. Nous devions nous inscrire à la mairie – quatorze jours à partir de la date d’arrivée pour remplir cette formalité, au risque de voir annulé notre précieux visa – et ouvrir un compte à la banque. Le blog toujours dans un coin de la tête, je présumais qu’il n’y eût pas matière à un article et je m’inquiétais pour l’avenir.
Nous croisâmes heureusement une ambulance hurlant ses sirènes et beuglant : « Excusez-nous ! Excusez-nous ! Merci de nous laisser passer. Merci de nous laisser passer. Excusez-nous ! Excusez-nous ! » J’aurais au moins la politesse des secours japonais à raconter. Je sautai aussitôt sur la police : s’excusait-elle en coffrant ses voleurs ? Encore un truc à vérifier. A l’heure où j’écrivais, Ghosn dormait lui aussi en paix (1).

Il nous fallut marcher une demi-heure, réalisant enfin que Yokohama est la deuxième ville la plus peuplée du Japon. 3,7 millions d’habitants. Paris, 2,2. Alors que nous quittions nos tours et nos boulevards pour nous enfoncer dans des rues étroites aux maisonnettes collées et sans station de métro, à la recherche du Nishi ward office (mairie de quartier Nishi), je crus prendre Google en flag après chaque pas. Était-ce bien japonais ces bureaux dans ce trou ?

Nous poussâmes finalement les portes du ward office et continuâmes notre voyage. Une vaste pièce, surannée : une suite de guichets alignés, les bureaux à l’arrière, visibles par tous – je n’ai pas osé prendre de photo mais j’en joins une, trouvée sur Google (2), et j’ai entouré le guichet auquel nous avons été reçus –, les armoires métalliques des années 60 – 70, les marques au sol pour l’emplacement des fauteuils, rappel que nous sommes au pays du lean, certains fonctionnaires en tablier noir – je joins une photo supplémentaire : il faut s’imaginer des crayons rangés dans la poche avant. 

Ici nous retrouvâmes la sollicitude japonaise. Le fonctionnaire à l’accueil nous accompagna pour remplir nos formulaires et acheter notre timbre fiscal. A la quatrième étape du distributeur automatique, il nous fallait choisir entre deux boutons. Celui de gauche ou celui de droite, bouche bée.
Google japonais – anglais et français – japonais devint notre traducteur en alternance avec des porte-vues qui défilent. Des phrases types en japonais, traduites en anglais, et des organigrammes sur le même principe pour déchiffrer le document demandé.

Puis, nous attendîmes une bonne heure sur des rangées de fauteuil. Les numéros de ticket s’égrenaient. J’avais le loisir de comparer : le distributeur de timbres fiscaux, et de boissons, la cabine photographique, sur place, là, à la mairie. La France. La course chez un buraliste grincheux, puis une grande surface, un hall de gare, ou que sais-je encore, pour les photos d’identité. Pas le temps de penser aux boissons. Je rêvais. Un agent nous délivra notre carte de résident avec notre adresse temporaire et tous les papiers nécessaires. Inutile de revenir.

Sur le chemin des toilettes, je découvris une crèche de quelques tatami. Les petits choux des parents occupés par des formalités se trouvaient veillés par des dames à l’âge honorable et en tablier rouge. Pas de débat sur le système de retraite nippon, que je ne connais pas de toutes les façons. A cet instant, je prononçai un « Ouha ! » intérieur. J’avais atteint le nirvana du service client. Et un double « Ouha ! », pour une administration.

Il était maintenant treize heures trente et les banques ferment à quinze heures (le service reste continu à l’heure du déjeuner, comme à la mairie). Notre future agence se situait à l’autre bout de la ville. Elle est la seule banque à proposer un site en anglais.
Nous fûmes accueillis par une hôtesse qui en était dépourvu. Il importait peu. Dans la minute, elle organisa une visioconférence sur sa tablette, avec un collègue parlant la douce langue de Shakespeare. Pour apprendre que, un :  il faut que l’employeur de L. désigne la banque où nous pourrons ouvrir un compte, que deux : il faut revenir avec une personne parlant le japonais et que, trois : il faut avoir résidé au moins six mois au Japon. A cet instant, je valdinguai de mon paradis et je prononçai un « Non ! » intérieur. 

Nous finîmes par déjeuner à quinze heures, des hamburgers à l’avocat, à force de nous décider pour un restaurant, trop affamés par nos horaires. Rassasiés nous rentrâmes à la nuit tombante (dès dix-sept heures) et sous une pluie fine.

Le bilan de la journée :
– La mairie : OK
– La banque : non OK
– Moi : KO

Alors, je l’avoue, oui j’avoue, je ne résistai pas à une bière bien fraîche. Et sans plus avoir la force de souhaiter ni kanpai, ni bonne nuit, je m’effondrai dans un sommeil où le jet lag n’avait plus rien à faire.

 

 


1. En référence à Castaner, voir l’article
Le premier jour du reste de mon expatriation au Japon.
2. Je n’ai pas vérifié les droits à l’image. Je redoute de faire ma première rencontre avec la police japonaise.

 

7 commentaires sur “Une journée de petits riens ou comment le Japon se dévoile peu à peu

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  1. Cela me rappelle Le Père Noël est une Ordure ‘Zézette épouse X » ;-)))
    Tu vis ce que les étrangers vivent avec nos Administrations. Mais sans doute en pire car je doute que l’usage de la visioconférence soit très répandu chez nous…
    Tu exagères aussi sans doute un peu car j’ai tout de même repéré le défibilateur 😉
    Les bières japonaises sont très légères, je pense que j’aurais besoin de bien plus costaud à ta place pour survivre à ce genre d’expérience !!!
    Bon courage pour la banque et la recherche du traducteur…..

    Aimé par 2 personnes

  2. j’ai oublié : j’ai l’impression qu’il y a un enjeu avec les poubelles. On risque quoi en mettant les poubelles dans celles de l’immeuble d’en face ???

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    1. Je ne sais pas trop encore… Mais les Japonais sont tellement stricts avec les règles, comparés à nos habitudes somme toute latines… J’imagine, le premier dommage, être mis au banc de tout le voisinage ! Et en silence, ça fait plus mal encore 😉

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