Enoshima, la douce

Aujourd’hui, c’est mardi, et malgré l’heure matinale de votre réveil et toutes les obligations de votre agenda, c’est décidé, je vous emmène en voyage. Oh, pas très loin de Tokyo, chers lecteurs, et encore moins loin de Yokohama, juste à une heure de trajet afin d’atteindre tranquillement à pied la gare centrale de Yokohama, observer l’installation des décorations de Noël, prendre le temps d’acheter une bouteille de café et de thé vert glacé à un « konbini » ouvert 24/7/365*, remarquer à quel point les Japonais se promènent aussi le dimanche, on dit d’ailleurs qu’ils sont les premiers touristes de leur pays, recharger votre carte Suica** de Yens pour prendre le train (l’aller et le retour vous coûtera mille cent quarante Yens par personne, soit neuf Euros), suivre les instruction de Google qui trouvera les meilleures possibilités pour atteindre votre destination, calculera pour chacune d’elle votre budget, vous indiquera le numéro de la voie à prendre, etc., attendre et faire sagement la queue aux espaces prévus à cet effet sur le quai, admirer le ballet ininterrompu et réglé comme une montre Suisse de tous ces trains qui arpentent le pays – amoureux du rail, le Japon sera votre paradis ! – et finir par monter dans la « Tokaido Line » en direction de « Odawara », changer à la gare de « Fujisawa », prendre la « Odakyu-Enoshima Line » et arriver à « Enoshima ». 

 

Cet endroit est parfois comparé au Mont Saint-Michel. Ce n’est donc pas rien, le voyage que je vous propose ! Quand vous regarderez les photos, vous chercherez en vain l’abbaye merveilleuse qui tente de rejoindre le ciel, vous rirez peut-être, et les plus caustiques d’entre vous essaieront même de ne pas se moquer.
Mais j’ai bien trouvé une île rocher, reliée à l’île principale « Honshu »*** par un pont que les visiteurs à pied, les automobilistes, les motards et les cyclistes traversent en une ligne dense et continue les jours d’affluence. Le rocher abrite aussi un lieu de pèlerinage, composé de trois sanctuaires shintô**** où l’on vénère « Benzai-ten », une divinité Japonaise faisant partie des « Sept Divinités du Bonheur ». Elle est la déesse de tout ce qui coule : l’eau, le temps, les mots, la musique et par extension, la connaissance. Selon la légende, la rusée et courageuse « Benzai-ten », aurait élevé l’île d’ « Enoshima » des fonds marins pour dénicher de sa tanière le dragon malfaisant et l’aurait adouci avec une promesse de mariage.
Pour aller à la rencontre de cette « kami », les marches sont aussi raides que celles du Mont. Les commerçants, quant à eux, restent aussi pragmatiques quels que soient les continents. Ils ont installé leurs restaurants et leurs échoppes de friandises ou de souvenirs en tous genres, le long d’une rue en pente et ont quand même daigné laisser un passage étroit aux pèlerins.

A « Enoshima » le dimanche, les familles retrouvent volontiers ces trois sanctuaires pour se promener, profiter de la beauté des lieux, se purifier et prier, mais pas que cela. Les Tokyoïtes quittent la densité urbaine pour le grand air de la mer et du large et font d’ « Enoshima » une station balnéaire prisée comme tout le reste de la côte du Shonan****. Ils viennent aussi pratiquer du paddle, de la planche, du canoë ou de la voile – « Enoshima » accueillera d’ailleurs les compétitions de voile des Jeux olympiques de Tokyo en 2020, comme elle l’avait déjà fait en 1964. Quelques touristes comme nous visitent, prennent des photos, essaient de s’imprégner de l’atmosphère, s’arrêtent quelques instants aux spectacles de rues.

L’îlot est aussi le rendez-vous des amoureux, guidés ou pas par « Benzai-ten ». Ceux qui ont déjà longtemps cheminé ensemble se laissent bercer par la douceur du climat et font la sieste au bord de la mer, assis dans des chaises pliantes, une bière ouverte dans l’accoudoir, indifférents aux flâneurs et à leur canne à pêche. Les poissons n’ont pas de soucis à se faire. D’autres écrivent des intentions aussi consciencieusement que s’ils engageaient toute leur vie. Ils les accrocheront ensuite aux petites structures prévues à cet effet. Après une longue file d’attente, les plus gourmands finiront par déguster la spécialité du coin, les « takosen », des boulettes de poulpe écrasées entre deux galettes de riz. A chacun son romantisme !

Il y a aussi malheureusement des drames à « Enoshima ». Notre fille aînée, à qui nous avions confié la préparation des sandwichs, se plaignant que nous ne la considérions pas assez comme « une grande », a réalisé, alors que nous étions déjà bien confortablement installés face à la mer et prêts à adoucir nos estomacs agités de grincements réprobateurs, qu’elle avait oublié la pitance familiale à Yokohama, objet pourtant de tant de fierté…  Nous y avons vu une aubaine pour goûter quelques spécialités locales et boire une bière.
L’estomac temporisé par le pique-nique partagé en quatre de la cadette – comment est-ce possible qu’une seule parmi nous ait apporté ses sandwichs ? -, nous en avons profité pour chercher un restaurant, nous arrêter devant les poissonneries, admirer Hello Kitty à base de riz, et finalement déguster des huîtres frites… Le ventre plein, nous étions prêts pour « Benzai-ten » et l’ascension.

Mais alors que nous avions accompli les rites de purification (laver ses mains et boire l’eau des fontaines sacrées dans des gobelets en bois fixés à l’extrémité de longues tiges), alors que nous avions bien nettoyé notre pièce de 5 Yens – c’est celle qui porte bonheur au Japon, comme le dollar des américains -, dans un petit panier prévu à cet effet, lui-même plongé dans un bassin sacré, alors que nous avions tous lancé nos Yens et prononcé un vœu avec ferveur, notre fille cadette au comble de l’angoisse réalise qu’elle s’est trompée de vœux – pour le vœu, c’est notre propre interprétation, chers lecteurs, je crois que les Japonais espère en réalité la fortune, tout simplement.
Heureusement, les dieux sont patients et magnanimes et nous laissent le temps de mettre de l’ordre dans notre monde intérieur. Ils sont d’ailleurs un peu fait pour cela. C’et ainsi que notre fille cadette a réitéré ce rituel et nous avons pu sereinement continuer notre chemin au milieu des files d’attente, des claquements de main, des salutations, des cloches tirées, des retentissements du gong et des couleurs chatoyantes.

Nous n’avons pas eu le temps de visiter le jardin botanique « Samuel Cocking », ni le phare d’observation à 360° sur la baie de « Sagami » et la côte – il paraît l’un des plus grands phare au Japon. Il nous faudra revenir, c’est sûr. D’autant que par temps clair, il est possible d’admirer le majestueux Mont Fuji.
Mais tout cela n’a pas d’importance, car du point de vue des enfants, ce qu’il y a de mieux à « Enoshima », ce sont les glaces, la plage et les bonhommes de sable. 

Nous nous sommes donc assis sur la plage et nous sommes fait caresser par la délicatesse des lieux et de la lumière, celle de la « French Riviera », à la même époque de l’année. Nous avons admiré au loin les voiles blanches des bateaux, la réunion des surfeurs qui attendent leur vague et le soleil qui se couchent tout doucement. Tableau étrange d’une fin de journée, dans lequel se mêle une topographie de Normandie, un climat et une clarté de côte d’Azur, des gestes de Waikiki à Honolulu, des dieux et des mythes Japonais qui gardent la place et vous emmènent loin dans le fabuleux.

Il était déjà 16 heures. Nous avons entamé notre chemin du retour vers la nuit, la ville, ses tours et ses illuminations. Presque habitués, nous avons croisé des petits chiens habillés pour la circonstance, tranquillement installés dans leur landau que je vous ai déjà présentés. Eux aussi goûtaient les derniers vents du large avant de reprendre le train (sur la photo, la gare est à l’arrière plan), pour l’un non sans humour – je vous laisse regarder.

Ce cinquième dimanche a ressemblé à une parenthèse de vacances. J’ai cherché depuis à approcher un peu plus encore « Benzai-ten » pour me rendre à l’évidence que pour un occidental (ou en tous les cas pour moi), la religion au Japon, les mythes associés, les légendes sont un grand mystère. Comment comprendre, appréhender, ressentir un monde sensible qui ne vous a pas été raconté depuis l’enfance, par vos parents, grands-parents, voire parfois même arrière-grands-parents, un monde que votre imaginaire n’a pas pu explorer et auquel vous n’avez pas pu mettre de limites, des gestes et des rites qui ne signifient rien pour vous, des croyances qui ne sont reliées à aucune culture ancestrale ? Au-delà de l’alphabet que nous ne comprenons pas, il y a des signes plus invisibles encore que nous ne voyons pas. C’est ainsi que nous entrons dans les lieux et en même temps, nous restons à la porte de ce Japon impénétrable. Nous avons encore du chemin à faire ensemble, chers lecteurs, pour tenter de sonder ce pays. C’est ce que « Benzai-ten » m’a appris.

Ainsi, je vous invite à revenir avec moi à « Enoshima », un de ces prochains week-ends. Nous prierons pour que « Benzai-ten » nous accorde une route à travers le pays aussi fluide que l’eau des rivières et de la mer, nous pousserons nos découvertes un peu plus loin sur l’île et tenterons de contempler longuement le Mont Fuji. Et à la nuit tombante, quand les lampions seront allumés pour éclairer notre chemin, nous essaierons de chuchoter tout doucement à l’oreille du dragon de « Benzai-ten », peut-être qu’il nous racontera d’autres histoires.

A très bientôt, chers lecteurs.

Illustration : Em. EMillustrationsFR

* Voir l’article Groundhog Day
** « Carte électronique prépayée qui facilite l’utilisation des transports en commun au Japon ainsi que le paiement dans certains commerces et distributeurs automatiques. » Sources : site Kanpai!
*** « L’archipel japonais qui forme le pays du Japon est constitué par 6 852 îles de plus de 100 m², dont 430 sont habitées, et comprenant les quatre îles principales (du nord au sud) : Hokkaidō, Honshū, Shikoku, Kyūshū.
Honshū, littéralement « province principale », est la plus grande île du Japon. S’y trouvent entre autres villes Tokyo, Osaka, Kyoto, Hiroshima, Yokohama, Nara et Nagoya. » Sources : Wikipédia
**** Pour le culte Shintô, vous pouvez consulter les sites Kanpai!  et Vivre le Japon, qui ne sont que des suggestions !
***** Nom donné à la partie côtière de la préfecture de Kanagawa (dans laquelle se trouve Yokohama) autour de la baie de Sagami (voir la carte jointe)

16 commentaires sur “Enoshima, la douce

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    1. Comme tous les étrangers ici, point de survie sans le menu illustré !
      Nous passons sans doute à côté de petits restaurants très typiques mais pour ma part, je ne suis pas assez aventurière (toujours « encore »), pour commander au hasard.
      A très bientôt et merci Nelly !

      Aimé par 1 personne

  1. Marie Pierre
    Toute une autre ambiance dans ce texte. Un mélange de week-end à la mer, qui sonne comme la promenade d’un dimanche …. C’est déjà dimanche
    Et aussi une quête …celle du Graal ??? Non du Mont Saint Michel…!
    Un rythme balancé entre début d’habitude ( cf texte d’avant ) et recherche de repère.

    Bon sinon pour la mémorisation des noms….Il va falloir taper fort en imprégnation….Ma mémoire à ce jeu là est …mmmmm Totalement Catastrophique juste pour retenir le nom de la série de livre que lit mon fils – Guerre des clans ou clans des guerriers : mon fils est désespéré!-
    Pourtant j’adore cette idée de pénétrer ce monde si lointain comme les mondes si mystérieux de Jules Verne!
    Belle journée

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    1. Annie,
      Je suis rassurée de rencontrer un cerveau qui, comme le mien,… comment dirais-je, semble manquer de souplesse avec les noms… mais je vous rassure, à force de répétition, cela vient… c’est juste un peu plus long et fantaisiste. Mais une fois que c’est ancré, c’est pour la vie ! Ah les linguistes, si vous saviez la chance que vous avez !
      Merci pour vos lectures et pour votre présence.
      Belle journée à vous aussi.

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  2. trop beau! Belle histoire que celle que tu nous racontes sur Benzai-ten. Tu nous donnes envie vraiment, par tes textes et tes photos, enfin moins pour la nourriture…
    Mais quand même, c’est quoi ce pauvre chien affublé d’un bec de canard. C’est de la maltraitance animale ! Où est passé ton côté militante ? Il a l’air tout penaud…

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    1. Cela me rend heureuse que tu aimes mes histoires.
      Alors pour le petit chien au bec de canard, j’ai fait plusieurs hypothèses et celle que je retiens est la suivante. J’ai imaginé que ce chien était blessé et qu’à la place de la collerette habituelle, les maîtres avaient préféré cet accessoire plus humoristique qui a l’avantage de permettre aux animaux de voir et se déplacer (mais pas d’ouvrir la gueule)… Je n’ai pas voulu croire que c’était pour empêcher ce petit chien penaud de mordre… A voir si j’arrive à trouver une explication vérifiée.
      A très vite alors.

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    1. Merci beaucoup Stéphanie. Et merci pour ton humour, je me délecte en retour.
      C’est toi l’aventurière ! Mais il est vrai que les animaux semblent être très très chouchoutés ici, de vrais stars.
      Excellente continuation à toi ! Et merci !

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    1. Alors ça, c’est une excellente question, Le Chat. Ce sera à la base nautique d’Odaiba. Grâce à toi, j’ai cherché !
      Je joints un lien qui semble officiel :
      https://tokyo2020.org/fr/games/sport/olympic/triathlon/
      Un petit descriptif de la part de Kanpai! : https://www.kanpai.fr/odaiba.
      L’ambiance sera beaucoup plus urbaine !
      C’est sûr, nous irons en repérage.
      Et sinon, il est 22h20 ici. Le prochain train part à 22h24 et il mettra 1h14 pour y aller. Nous achetons les places ? 😉

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  3. Trop jolies les photos !!!!!!!!
    Hahaha les menus illustrés, ça me rappelle tellement notre voyage, le choix crucial de ce qu’on allait manger et le « ça a pas l’air mauvais » 🙂

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    1. C’est exactement cela Adeline. « Ça n’a pas l’air mauvais ! » Ha ! Ha! Ha!
      J’avoue les huîtres frites, j’ai aimé mais sans plus… C’est quand même très original et il fallait oser de la part des Japonais !
      Je suis en train de bûcher sur ton reportage pour Noël. J’ai du boulot 😉

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