Une maison sur la falaise

L’expérience de la maison de Fumiko (1) m’a enseigné qu’il était souvent prudent de se méfier des lieux et des choses qui résistent au premier abord.

Pour vous parler de notre installation dans notre nouveau quartier à « Yamate », chers lecteurs, j’ai été tentée de vous rapporter d’abord les bons mots de notre fille aînée, mots charmants et que je peux reprendre à peu de frais dans mes articles.

J’ai voulu décrire notre emménagement il y a une semaine, et toutes les particularités Japonaises, elles aussi si faciles à partager tant nos pays sont différents.

J’ai pensé me confier et me plaindre, la lassitude irrépressible et sans doute légitime à l’idée de devoir à nouveau apprivoiser l’électro-ménager et les subtilités de la maison (j’avais même établi une liste très précise pour vous), découvrir la géographie inconnue des commerces, apprendre les longs rayons alimentaires avec mon ami « Google Translate » et trouver dans les quinze prochains jours, la mairie de notre nouvel arrondissement « Naka » , afin d’y inscrire notre récente adresse au risque de voir annulé notre visa.

J’avais une longue perche aussi pour manier une saine auto-dérision, avec mes prétendues années « écolo » au Japon, sans voiture, donneuse de leçons discrète que j’aurais pu être, à devoir désormais ramener mes courses dans un sac-à-dos de montagne, me transformant ainsi en sherpa des quartiers chics puisque la première grande surface n’était plus à deux minutes à pied comme à « Minato Mirai » mais à vingt, et avec une côte effroyable. Et sans difficulté, j’aurais forcé le trait mais à peine, en vous avouant que j’attendais la nuit et que j’empruntais les petits chemins obscurs des parcs afin d’effectuer le vital ravitaillement sans être reconnue par la communauté des expatriés que dans mes délires paranoïaques eux aussi irrépressibles, j’imagine avides d’étrangetés. Je tenais même beaucoup de matières pour vous raconter que la première fois, les employés du magasin m’ont fait traversé tout le stock réservé au « staff only » de la dite grande surface en me hélant « Entrance ! » « Entrance ! » car je m’étais une nouvelle fois perdue.

Pour garder un rythme de haute-voltige à cet article, j’avais aussi imaginé partager avec vous la transformation du casse-tête du tri des ordures en organigramme structuré et lisible pour un cerveau occidental, tant l’agence a délicatement insisté avec nos déchets qui seraient refusés s’ils n’étaient pas conformes, et triés à nouveau par nos voisins, soit-disant parents éloignés des propriétaires – les locataires ne doivent pas peser sur le reste de la communauté. J’avais déjà en tête les découpages et les collages, prête à les disposer sur le verso d’une feuille A3 (rien moins que cela), expliquant au recto les codes ancestraux de la cérémonie du thé à laquelle j’ai assisté lundi.

J’avais aussi beaucoup à vous raconter avec « Yamate » et son histoire locale qui se mêle étroitement à la grande histoire du Japon. En même temps que j’aurais retracé les hauts faits de nos ancêtres, je vous aurais emmené dans notre impasse ouvrant d’un côté sur la grande rue « Yamate-Hon-Dori » et le défilé de ses demeures coloniales que je vous ai présentées au cours d’un fameux article dédié à Halloween (2) et se fermant de l’autre, sur le parc « Motomachi », une végétation luxuriante et une piscine découverte, parc lui-même jouxtant le paisible et verdoyant cimetière des étrangers, puis le parc « America-Yama » et enfin le « Harbour view », dans une succession presque ininterrompue. J’aurais poursuivi la visite en vous faisant descendre les escaliers placés au pied de la maison et menant vers les boutiques aux allures Européennes, une boulangerie, des restaurants Français, Anglais et Espagnol, un magnifique fleuriste, puis la célèbre rue « Motomachi » (3) si animée et commerçante, et enfin la station de métro qui mène tout droit vers la gare centrale de Yokohama et même vers Tokyo si le train est direct, assurant ainsi aux voyageurs une place assise tout le long du trajet. Je vous aurais fait remarquer que par certains aspects, et en dehors du caractère très cosmopolite du quartier et de notre position sur le haut d’une falaise appelée « the bluff » par les britanniques, nous retrouvions un peu la douce vallée où nous habitions, la nature et ses forêts, son calme et sa tranquillité, ses habitations dans des quartiers résidentiels plaisants où il fait bon flâner, la vie de ses commerces, « ma » boulangerie, sa gare et ses trains, je la retrouvais au point que je m’attends souvent à mes rencontres quotidiennes, si familières et amicales et qui me manquent tant.

Vous m’auriez peut-être posé quelques questions sur la maison. J’aurais évacué le sujet très vite et avec une légère virevolte en prenant néanmoins le temps de vous donner quelques repères : « La maison ? Un véritable palace pour le Japon. Une petite bicoque (une vraie, pas celle de Béatrice de Montmirail (4) dans le monde de « Yamate. »

Vraiment, il eût été facile de vous divertir dans cet article, chers lecteurs, de vous instruire un peu et de faire illusion, tout en échangeant avec vous, ce qui est toujours très agréable. Et pourtant, depuis une semaine que nous avons emménagé, et alors que quitter notre boîte à chaussures (5) a été une vraie libération, tandis que vous demandez des nouvelles avec beaucoup d’attention, quand je dispose d’un réservoir plein, de mots enfantins, de singularités, d’anecdotes, d’humour, d’histoire et de géographie, d’émotions, j’ai d’abord pris le temps de dire mes aurevoirs à « Minato Mirai » (6) comme si je ne l’avais pas déjà fait, je me suis ensuite donnée l’excuse compréhensible des valises et des cartons pour repousser le moment où je devrais raconter la possession de notre demeure. Et depuis quatre jours que je travaille enfin à cet article, je ne suis pas satisfaite, je tourne en rond, comme une âme en peine, je doute, je change de lieux pour écrire, je m’interroge, je retourne dans notre précédent quartier. Je suis désœuvrée et je cache mal ma tristesse.

Dans la descente de mes enfers, je me reproche mes articles faciles et mes prières légères à Enoshima (7), me servant de lieux magnifiques et de légendes séculaires, je me reproche mes marches sans scrupule sur les pas de Fumiko, me servant cette fois du travail acharné et des souffrances de l’artiste. Une puissante voix intérieure me souffle l’imposture et terrasse mon écriture. Encore une fois, c’est dans une maison, la mienne cette fois, ma première maison, désirée depuis de nombreuses années, que j’éprouve la plus grande résistance.

A ma grande surprise, c’est Fumiko qui est venue jusqu’à moi à Yokohama, décidée et solidaire avec tous, et en particulier avec les femmes, qui ont sans doute plus encore besoin de soutien. Elle m’a un peu consolée et m’a confirmé en riant que je pouvais user de son oeuvre, qu’ainsi elle ne serait pas vaine aujourd’hui encore, que toute création a besoin de ses sources d’inspiration. Puis elle m’a obligé avec fermeté et douceur à ouvrir les yeux :

« C’est ta voie, m’a t’elle dit. Tu dois ouvrir les yeux ou tu risques d’être réduite peu à peu au silence ou à des singeries usantes.

Rappelle-toi l’histoire de ma maison ! J’ai d’abord voulu quitter mon quartier mais je n’ai pas trouvé de maison à louer à « Yanaka » et j’ai réalisé qu’il m’était difficile de vivre ailleurs qu’à « Ochiai » que j’aimais tellement. L’idée a germé peu à peu que je pourrais faire construire ma propre habitation. J’ai eu la chance de trouver un petit terrain mais rassembler la somme nécessaire à la construction a été compliqué. En temps de guerre, tu imagines ! Puis il m’a fallu un an pour lire des centaines d’ouvrages, acquérir suffisamment de connaissances pour savoir ce que je souhaitais vraiment et avec quels artisans je voulais travailler. J’ai moi-même dessiné les premiers plans, puis mon architecte a travaillé à l’élévation du terrain et à l’agencement. Il a fait et refait des dessins avec une immense patience. Tu connais la suite de l’histoire. J’avais déjà beaucoup travaillé, écrit et voyagé, changé de logements de nombreuses fois. Je savais que cette maison serait pour la vie, d’ailleurs j’y suis morte. Elle était devenue le reflet de moi-même, mon intérieur, mon âme.

Regarde ta maison ! Bien sûr que tu es contente, bien sûr que tu ne peux pas te plaindre mais regarde-la avec sincérité.

Tu vois bien que ta maison est lasse. Elle est lasse d’être absorbée par l’attrait unique du quartier, d’ailleurs toi-même tu l’as choisie pour cette raison –  si tant est que tu l’aies choisie, avec cette pénurie. Elle est lasse de la banalité de son style nord américain en bois, lasse de son agencement efficace par bloques pragmatiques, posés les uns à côté des autres pour attirer sans risque les étrangers anglo-saxons, majoritaires à « Yamate ».

Elle souffre de son intérieur désuet, de ses rideaux verts pastels des années quatre-vingt, brillants et inquiétants, de ses matériaux bon marché, des portes et des placards, depuis la cuisine et jusqu’au grenier, en contreplaqué verni, des aménagements réduits au plus strict essentiel, des cloisons qui n’absorbent aucun bruit. Elle hait ses murs d’un blanc invariablement chirurgical, dont le caractère impersonnel est censé plaire au plus grand nombre. Tout dit qu’elle est là uniquement pour être louée et profitable.

Oui, ta maison est lasse, lasse de ce quartier qui l’étouffe, de sa froideur, de son rôle uniquement fonctionnel d’abris et de rentabilité, lasse de tous ces étrangers qui vont et viennent, et qui savent déjà au moment où ils y mettent les pieds, la date exacte de leur prochain départ, fixée dans leur contrat. Du reste, c’est ton cas aussi.

Elle n’a pas du tout envie de t’aider et je dirais même qu’elle te laisse comme en suspens. Elle ne sait même plus qu’elle a envie d’être chaleureuse. Elle souhaite être adoptée au plus profond de ses fondations mais ne fera rien dans ce sens. C’est pour cela que tu n’arrives pas à l’écrire, elle ne t’inspire rien. Elle est devenue neutre et insignifiante, elle se protège. Elle est un vrai défi. Tu as un sacré travail devant toi, crois-moi ! »

Et Fumiko est repartie. Elle en avait assez dit.

Alors j’ai commencé un dialogue silencieux avec notre maison sur cette falaise idéale.

Je lui ai murmuré que même si je ne suis pas différente des autres, j’aimerais la consoler, lui dire que nous y habiterons pour toujours ou à tout le moins une longue tranche de vie, suffisante pour y rencontrer de vrais amis alors que le quartier regorge comme nous, de familles de passage. J’aimerais y prendre des habitudes parmi les nombreux commerces, les saluer franchement sur le pas de leur porte, parmi les grandes surfaces, celle-ci pour les fruits et légumes, le poisson et la viande, le lait et les œufs, celle-ci pour le reste et cette autre pour les produits occidentaux vendus à prix d’or, mais dont nous ne pouvons pas nous passer malgré nos plus grands efforts et que nous ne trouvons nulle part ailleurs, du vrai fromage par exemple ou du vrai beurre. Je pourrais alors aller à l’école de nos filles les yeux fermés, par le parc, affirmer sans la moindre hésitation le chemin le plus court pour rejoindre le métro. J’aurais trouvé le café bien à l’abris des autres quartiers généraux pour écrire incognito et le restaurant de hot-dogs les plus riches et improbables avec un surplus de fromage et de viande au chili.

Je voudrais pouvoir prendre le temps, ou trouver le courage, d’y faire un grand ménage, de dégager les couches successives des passages des uns et des autres pour lui donner un grand bol d’air et une profonde respiration. Malgré son minuscule jardin et sa terrasse, je lui apporterais quelques plantes, grasses pour la cuisine, une orchidée pour le salon et quelques arbustes pour l’entrée, des symboles de vie et d’enracinement, pour qu’elle me croit vraiment. Je mettrais à l’épreuve une nouvelle fois mes mains qui refusent le vert, et je ferais fi des considérations telles que l’arrosage pendant nos absences, la chaleur étouffante l’été, les typhons à l’automne et pour elles, un impossible retour en France, je leur donnerais à toutes leur chance. Je voudrais y mettre très vite les photos de ceux que nous aimons pour qu’elle sache que notre cœur est ici. Cette maison a besoin d’apéritifs joyeux et informels, de soirées heureuses, et de fêtes illuminées. Je chuchote à notre maison qu’il faut de la patience pour cela et du temps, qu’il sera notre secret allié comme souvent. Et pour le quotidien, je lui promets de parer ses murs blancs de tableaux colorés, pour trouver la joie ; de livres aussi, des compagnons sûrs pour combattre la solitude. Je lui promets le luxe que si nous le pouvons, nous lui ferons confectionner des rideaux plus actuels.

Je lui confie que je ne saurai jamais avancer que par petites touches, mais je lui promets de me retrousser les manches, d’essayer d’organiser mes différentes activités pour lui consacrer les moments nécessaires et je lui promets surtout que, quel que soit le temps qui nous est imparti, de l’habiter vraiment et sans jamais penser au retour.

Depuis que nous parvenons à discuter, elle et moi, elle semble se laisser approcher davantage, s’apaiser peu à peu et faire quelques pas. Elle est loin d’être apprivoisée mais elle me laisse la paix nécessaire pour dormir mieux et pour écrire les yeux grands ouverts, même péniblement.

Alors, en ces temps troublés, et parce que c’est le moment pour moi de prendre congé, je pense bien sûr à Fumiko mais aussi à Voltaire qui enjoignait déjà le lecteur du XVIIIème siècle à « cultiver notre jardin », et je rajouterai « nos habitations », non pas dans un retrait égoïste du monde mais dans une méditation infinie et une paisible sagesse, au rythme des saisons, préparer la terre, planter, arroser, tailler, admirer et cueillir, partager, arranger sa maison et la rendre accueillante pour son âme et celle des proches. C’est peut-être un des secrets, concret et modeste, d’une inspiration heureuse et créatrice, nécessaire à nos vies et à nos sociétés.

Ainsi, comme tous les vendredis, bon week-end chers lecteurs, et puissiez-vous toujours trouver les sources joyeuses de votre inspiration.

1. Voir l’article A Tokyo, sur les pas de Fumiko Hayashi
2. Voir l’article Happy eve of All Hallows’ Day !
3. Voir l’article Petites et grandes pensées du jour
4. Voir le film Les visiteurs
5. Je reprends les bons mots d’une amie lectrice
6. Voir l’article Goodbye « Minato Mirai »
7. Voir l’article Enoshima, la douce

3 commentaires sur “Une maison sur la falaise

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  1. Wow Marie-Pierre, quel article ! … quel talent…

    Le quartier est tellement différent du précédent… Ok, les rideaux, clairement, il faut faire qqch !! 😉
    Bonne nouvelle pour le fromage, le beurre et les hotdogs !! De bonnes valeurs refuge en cas de coup dur ou baisse de moral 🙂
    Très bon week-end à toi, à très vite !

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