Petits démons de nos intérieurs

En ce trente décembre deux-mille-dix-huit, je ne me fais aucune illusion, chers lecteurs. Vous êtes en famille, ou en vacances. Vous profitez et vous vous reposez, et vous avez bien raison. Exception faite de quelques irréductibles, la lecture sera pour plus tard, pour vous évader d’un quotidien qui reviendra trop vite à toutes jambes.

De ce côté de la planète, les Japonais également sont loin des livres. Passé Noël et dès le vingt-six décembre, les traditions les occupent corps et âme et ils se préparent à accueillir la nouvelle année qui se profile sans appel. Quand nous tentons d’ensevelir l’année à peine finie dans un sommeil blanc sans fond, sans rêve et sans souvenir sur des rythmes de « plus jamais ça » et déloyaux, soulagés, bourrés de résolutions, prêts à accueillir la suivante comme un départ salvateur qui sera peut-être le bon cette fois, les Japonais mettent de l’ordre en toutes choses. Ils chassent les esprits malins à grandes volées de ménage purificatoire, au bureau, chez eux, et ces malotrus délogés de leurs recoins oubliés et confortables, composent leur maison de décors aussi hospitaliers pour les dieux qu’ils seraient répugnants pour les démons Shinto.

Ils cuisinent beaucoup car la maîtresse de maison ne devrait pas lever une once de petit doigt du premier au trois janvier. C’est l’heure également de remettre à zéro le compteur des dettes et des procrastinations, histoire de laisser le malheur là où il est, c’est à dire le plus loin possible. Ce temps de l’année est traditionnel, familial et très calme. Chacun rejoint son berceau, Tokyo se viderait, Yokohama aussi, les transports et les temples deviendraient noirs. Ce qui est sûr, c’est que notre rue « Motomachi » si animée d’ordinaire, a des airs de peste réprouvée et le quartier des allures fantômes de désertion soudaine. Nous nous sentirions presque les gardiens éberlués d’un monde oublié, perdu et abandonné à une fin aussi certaine que menaçante.

Mais tout cela n’est pas notre affaire. Nous ne sommes ni Bouddhistes, ni Shintoïstes et à part « Motomochi », tout le reste, je l’ai lu et interprété à ma manière. Nos meubles sont loués, froids et impersonnels, les mauvais sorts n’y jetteraient que des résultats de pauvre pitance. Et par dessus tout, nous savons bien que nos malheureux démons sont surtout intérieurs. Alors, nous allons les ramollir et les tromper un peu et l’air de rien, et profiter de l’étourdissante Tokyo. En cette fin d’année, nous sommes fermement touristes.

Nous suivons notre guide en aveugles, il faut bien commencer par un chemin et nous décidons pour une promenade urbaine entre « Shibuya » – peut-être le carrefour le plus bruyant et le plus photographié au monde – et « Shinjuku » en passant par le parc « Yoyogi ». C’est une ballade de la démesure : « Shinjuku » est la gare la plus fréquentée au monde et juste derrière, « Shibuya ». Le ciel est bleu, le vent glacial et nous n’avançons pas : les toilettes immaculées de la gare et les premiers costumes folkloriques, la sortie huit, « Hachiko », à trouver, un restaurateur sans doute passionné de basket-ball, le Starbucks au premier étage pour prendre des photos dans le dos des consommateurs – il faut être touriste pour oser cela ! – une « rue de la soif » cachée derrière une ligne de chemin de fer, maisons anciennes, dernières d’une ère révolue, comme quoi, le vin, la bière, la nuit, l’oubli et l’amitié conservent, toutes ces photos à prendre de « la plus belle des villes moches du monde » (1) qui ne cesse de battre les cartes de l’esthétisme et de la modernité et rappeler que tout est libre à prendre, le salut rock de Dali que nous visitions annuellement dans ses collines rugueuses de Cadaques et Figueres, les boutiques de parkas pour tenter de remplacer nos vestes d’automne qui malgré nos couches de pulls et notre soutien acharné ne font plus le poids – nos quelques erreurs de projection entre les valises, le transport aérien, la voie maritime et le garde-meuble se font punir par un froid piquant -, l’entrain un peu forcé que nous tentons de maintenir auprès de nos filles qui veulent rentrer, « il fait trop froid », les arbres et les bouteilles engoncés dans les toits, le parc « Yoyogi » fermé à seize heures avec le coucher du soleil. Nous arrivons trop tard et notre voyage du jour s’arrête à une entrée close. Quel dommage ! Les dieux dont je me suis détournée nous jouent quelques malicieuses farces et nous entraînent inexorablement sur le chemin du retour. Nous verrons « Shinjuku » une prochaine fois !

A la station « Harajuku », celle qui borde le parc « Yoyogi », nous avons bondi dans la « Yamanote line » qui tourne sans cesse sur elle-même et déverse ses voyageurs dans un grand tourbillon et vers d’autres destinations aranéides. Nous cherchons la « Tokyu-Toyoko line », voie quatre, une ligne « JR » (Japan Railways) (2) censée nous ramener sans changement à Yokohama.
Alors que vous sautez dans le train déjà sur le quai, que vous réalisez trois secondes après le départ que celui-ci aura pour terminus « Kikuna » seulement (avant Yokohama) et que votre cerveau crie « Alerte rouge » car il sait que les voies ne sont pas indiquées à cette gare, quand ce même cerveau vous dit : « Cherche la prochaine station avec une correspondance pour reprendre la même ligne mais avec un train qui ira jusqu’à Motomachi ! », qu’il ajoute : « Cherche même si possible la station « Naka-Meguro » ! Cherche, cherche, cherche, « Naka-Meguo », « Naka-Meguro », « Naka-Meguro », et qu’il s’agite, exige la cerise sur le gâteau ou le moyen le plus rapide pour se sortir de ce guêpier qui pourrait se transformer en bourbier : « Prend surtout un « Express », tant pis pour les deux-cent-cinquante Yens de plus. Éjection ! Éjection ! », alors vous savez que le cerveau de cette personne n’est plus celui d’une touriste. Il a trop d’expérience et de sang-froid, il s’est déjà trompé à s’en mordre les doigts et a déjà construit quelques repères de survie.

Il n’est pas étonnant que nous soyons rentrés chez nous en courant pour nous réchauffer, le cœur léger d’être arrivés, prêts à nous essouffler joyeusement dans les cent-trente marches du parc, « Dieu, que c’est haut ! », pour rejoindre notre impasse, notre maison, nos mules, nos boissons brûlantes.

J’avais l’esprit vif pour reprendre le stylo, attisée par ces esprits rusés et pénétrants qui ne cessent de vouloir m’adopter et faire de l’ordre pour moi. Je me suis résolue à faire mon grand ménage avant que deux-mille-dix-huit n’éteignent ses derniers petits feus. Les yeux mis-clos et le visage pénétré, je lui ai ronronné qu’elle fut désespérée parfois et hurlante à la lune et elle se rendit douloureuse. Je l’ai apaisée, elle avait fait un bon troc et avait reçu quelques médailles de clairvoyance. Elle fut Japonaise, surtout Japonaise, apprentie des aurevoirs douloureux et étrangement fertiles et amicaux, barbouillée de mots, de lignes, de ratures, de cahiers, elle fut reine comblée de ses premiers lecteurs, empressée de rencontrer deux-mille-dix-neuf comme un coureur athlétique de cent mètres part trop tôt pour la course de sa vie, car toutes les prochaines années ne suffiront pas, encore, encore, encore, constat vierge qui peine à y croire, sorti d’une boue noire qu’il faudra laver à grande eau claire.

Chers lecteurs, je vous souhaite un joyeux ménage pour ces deux prochains jours, un passage éveillé et une belle fête et je vous envoie quelques sorts favorables et enchanteurs pour que vos bons sentiers de deux-mille-dix-huit tiennent leurs promesses et vous poussent résolument vers deux-mille-dix-neuf.

 

Illustration : Em. EMillustrationsFR

(1) Voir l’article Joyeux Noël et Tokyo Sanpo de Florent Chavouet
(2) L’équivalent de notre RER, mais l’équivalent seulement dans sa distinction d’avec le métro… pour le reste, un article s’impose… un jeune garçon passionné l’attend par ailleurs et j’ai envie de tenir cette promesse.

7 commentaires sur “Petits démons de nos intérieurs

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  1. Sans doute influencée par mes gars, l’image qui me vient dans ton dernier paragraphe c’est Spiderman luttant contre Venom (faudra peut-être que tu cherches pour comprendre…). En tout cas, Spiderman évidemment gagne à la fin et s’assume en tant que super héros. Une belle et heureuse année à toi et plein de créations dans le plaisir et l’épanouissement. Bises

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Cath pour ce beau et créatif commentaire qui me donne l’envie de réviser mes classiques !
      Merci pour tes bons vœux qui me touchent beaucoup.
      2019, année des super héros que nous sommes toutes et tous !!!

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  2.  » la lecture sera pour plus tard, pour vous évader d’un quotidien qui reviendra trop vite à toutes jambes. » => précisément pour le vendredi 4 janvier, au retour du boulot 🙂
    Ca m’a rappelé tellement de souvenirs de Tokyo ton article !!! Et le parc de Shinjuku, il faut que tu le fasse absolument pour les sakura, c’est super super beau 🙂
    Bonne année Maire-Pierre ! bises

    Aimé par 1 personne

    1. Heureuse année 2019 Adeline ! Je te souhaite de concrétiser tes projets les plus chers, de les assumer pleinement (Cath nous aide 😉 et de les réussir – c’est le premier pas le plus difficile 😉
      Et merci pour tes recommandations à Shinjuku : quelques levers aux aurores en perspective 😉
      Bon courage pour cette rentrée et mille pensées,
      Bises

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  3. Beaux réflexes en effet dans les transports ! Ca a l’air tellement compliqué…
    Très intéressant d’apprendre comment les Japonais préparent le changement d’année, merci !!

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