« S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! »*

C’est la rentrée, chers lecteurs, et comme à chaque rentrée, il y a des départs et il y a aussi des arrivées. De mon côté, cela fait plusieurs longs jours que je trépigne et que je tue le temps, que je m’amuse avec des « petits démons » pour divertir mon impatience ou quand elle n’en peut plus, que je la cache derrière la nouvelle année « 2019 »**. Je vous attends, oui j’attends que vous soyez revenus, dispos et prêts à accueillir une nouvelle venue. C’est elle, elle est là, à la tête de l’article, je peux enfin imaginer une inauguration.

Je suis comme le narrateur du Petit Prince, je ne sais pas dessiner. Les bonhommes de mon enfance n’avaient jamais de cheveux. Je savais leur incomplétude, « Il manque quelque chose à mon bonhomme, c’est sûr. Mais qu’est-ce que cela peut être ? », sans que jamais mes patientes observations ne réussissent à résoudre le mystère. J’ai tenté quelques feintes auprès des adultes : « Tu le trouves comment mon bonhomme ? » Ils sauraient sans doute éclairer ce manque irritant et indéfinissable. « Il est très beau. » J’ai fini par arrêter de les dessiner, sans cesser de rester fidèle à l’énigme irrésolue. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris mes bonhommes, comme cela, d’un coup éclatant, et que j’ai pu poser le diagnostique d’une calvitie primitive. Plus tard encore, les hilarités stupéfaites provoquées par mes dessins m’ont fait conclure que je n’avais pas ce coup de crayon-là. Je suis restée au stade de mes bonhommes sans cheveux.

Mon dernier dessin date d’un retour de séminaire professionnel glacial. Un de mes proches collègues m’a proposé un jeu pour tuer le temps dans les bouchons parisiens et à force d’insister – pure coquetterie pensait-il, en réalité l’approximative angoisse du névrosé sans issue qui va être découvert -, j’ai fini par dessiner le chien exigé, un presque mutant hésitant entre un piteux caniche et un mouton hébété. Celui-ci aurait peut-être plu au « petit bonhomme » de Saint-Exupéry et le fou rire puissant et contagieux de mon collègue aurait peut-être réussi à dérider la mélancolie solitaire et trop précoce de ce petit prince. Mais l’écrivain a raison, les « grandes personnes » occupent les enfants en les faisant dessiner mais elles préfèrent leur faire étudier presque uniquement « la géographie, l’histoire, le calcul et la grammaire. »

Je me rappelle les rares fois où j’ai demandé un dessin à un adulte : « Est-ce que tu peux dessiner un crocodile ? » Et le merveilleux se produisait et la vie naissait sur le papier. Le crocodile avait l’air féroce, et plus il l’était, et plus j’avais peur et plus il tenait sa promesse de crocodile, pas un croco en costume lissé de Babar, non, recourbé, nerveux, la gueule grande ouverte, les traits saillants, prêt à attaquer. Il n’aurait fait que deux bouchées d’un mouton et de sa caisse.

Aujourd’hui, quand je n’ai pas de photographie, je demande un dessin à notre fille cadette : un « boy band », travaillé avec soin, un clown, réalisé à la hâte pour me satisfaire à peu de frais et ne pas me décevoir***. Hier soir, veille de la rentrée, elle m’a offert un dessin me représentant pendant ces vacances de Noël : j’ai la tête ailleurs, le visage blanc, je rêve que j’écris. Combien de langues cachées se nichent dans un dessin, et qui plus est, dans celui d’un enfant ? De la part de notre fille, je lis l’exigence de contenter, puis la hâte et la liquidation, le désintérêt (un clown ?), une pointe de désobligeance mais surtout, une compréhensive lucidité qui confie « Maman, je sais. »
Je photographie aussi des BD, Mortelle Adèle justement, et A nos amours****, de J.P. Nishi. Et en entreprenant les fouilles archéologiques de ce blog pour trouver la preuve d’une vérité intuitive, je réalise que les autres arts graphiques sont partout présents : sur un écran « Welcome to Yokohama » à la gare de « Minato Mirai », sur une assiette d’Halloween, sur une affiche d’adolescents promettant du « fun » à gogo, sur un tableau à la craie à un Starbucks, sur une peinture représentant Fumiko (ou l’a-t’elle peinte ?), avec une crèche en verre, et même ce « garden bear » du premier janvier en représente un des visages. Et parce que les humains ont besoin des mathématiques, langage universel de la mesure, j’ai lancé mon cerveau dans un rigoureux calcul, combien d’articles, combien d’illustrations, la règle de trois, un pourcentage. Significatif. Au bout de mes recherches, il n’est pas étonnant que j’ai fini par reprendre mon cœur d’enfant et retrouver une amie que je sais depuis des années talentueuse : « j’adorerais… un dessin de toi… » Le lendemain, elle m’envoyait cette illustration qu’elle avait déjà commencée avant même que je n’ose la désirer.

Vous savez que je suis toujours honnête avec vous, chers lecteurs. Alors, je dois vous déclarer que je suis sûre de ne plus être objective. La seule objectivité qu’il me reste est que je suis tombée en amour de cette illustration, elle est pleine d’une grâce et d’une simplicité assurée. Ceux qui me connaissent sauront qu’elle n’est pas tout à fait à mon avantage. Ils s’étrangleront un peu car dans les faits, je suis encore plus jolie et plus jeune. Pour les cheveux en revanche, ils s’accorderont sur leur réalisme saisissant les meilleurs jours, et le secret de l’artiste pour dompter leurs rébellions inopinées. Alors qu’elle n’existait pas encore sous ces traits, certaines lui avaient déjà donné un nom, « Madame Kawaii » ou « Fumiko ».

Nos coups de crayon ne sont plus seuls et séparés désormais. Et l’illustratrice et l’écrivaine espèrent cheminer ensemble dans ce blog, dialoguer, partager leur « inexpérience » – c’est le mot de l’illustratrice -, apprendre et grandir, s’éclairer, oser et s’enthousiasmer, s’égarer peut-être, jouer et rire à coup sûr. Une nouvelle aventure et un nouveau voyage commencent. Nous verrons où ils nous mènent. Mais en attendant, j’espère que vous serez aussi enchantés que moi séduite.

Heureuse lecture, chers lecteurs !

 

Illustration : Em. EMillustrationsFR

Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry
** Voir les articles du même nom : « Petits démons de nos intérieurs » et « 2019 »
*** Voir les articles « Deuxième dimanche à Yokohama » et « Une bien risible folie »
**** Voir les articles « C’est le grand jour » et « Une journée de petits riens ou comment le Japon se dévoile peu à peu »

6 commentaires sur “« S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! »*

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  1. J’adore le dessin de ta fille. Elle a tout particulièrement soigné les cheveux !!! Et alors ton avatar est tout simplement TOP. Bravo à l’illustratrice. Je me demande à quoi se réfèrent les baskets bleues. J’aurais aimé voir les sandales jaunes avec tes chaussettes 😉 En tout cas impatiente de voir la prochaine association dessin/texte.

    Aimé par 1 personne

    1. Hi Cath… Excellent souvenir ces sandales jaunes !!! Les baskets bleues, peut-être pour mes pérégrinations dans les rues de Yokohama et de Tokyo.
      Quant à ma fille, elle me dessine maintenant avec les cheveux longs jusqu’aux chevilles… je ne fais que repousser le jour où je devrai aller chez le coiffeur… Je crains le pire… Je voudrais prier pour ne pas avoir à en faire un article 😉

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