Que me restera-t’il ?

Vous le savez, chers lecteurs, je vous emmène par petites touches à Tokyo. J’alterne. Et même à Tokyo, j’alterne. Je vous laisse le temps de la découvrir et de la retenir. Une Tokyo tantôt inconnue et intimiste, tantôt touristique et populaire. 

Aujourd’hui, nous irons jusqu’à la gare de « Meguro » dans un quartier « sans charme » et jusqu’au « Tokyo Metropolitan Teien Art Museum ». A moins que le voyageur en quête de Japon ne soit amateur d’Art décoratif ou de l’exposition temporaire en cours, il est peu probable qu’il se donne la peine d’en pousser les portes s’il n’a que quelques jours devant lui. Aussi bien, mon guide idéal* l’a placé à la cinq-cent-quarante-sixième page sur les cinq-cent-quarante-neuf consacrées à Tokyo. L’article reste habile : « Si le pays vous manque, ce ravissant musée Art déco entouré de ses jardins (un japonais et un français) vous offrira une parenthèse de réconfort. L’intérieur de la maison, avec ses papiers peints, bas-reliefs et meubles, est d’une grande beauté. » et de continuer avec les lieux de restauration et le prix des billets.

« Que diable allait-elle faire dans cette galère ? »** questionnerez-vous. « Quelle nouvelle comédie nous joue-t’elle encore ? Encore une maison ! Arrêtez-la ! » Je les aime sans doute, toutes. Peut-être suis-je une curieuse d’âmes, à la recherche de compagnes bonnes et inspirantes. Peut-être que la France me manque, celle de ses artistes, de ses créateurs, de ses inventeurs, ses voyageurs et ses entrepreneurs, ou que je la découvre avec un regard neuf et différent, celui de l’étranger. Peut-être que je ne cesse d’interroger les liens fertiles entre le Japon et la France, en tentant des réponses en écho.

Mais que me restera-t’il de l’exposition qui se termine lundi prochain et des influences étrangères sur l’Art décoratif Français ? Je n’ai servi que de poil-à-gratter à tout le musée : pièce après pièce, les photographies me furent interdites. J’ai dû demander l’autorisation pour le peu que j’ai arraché, pas de flash, aucun angle mort sur une oeuvre exposée. A l’instant où j’ai pris l’hypnotique Noire et Blanche de Man Ray – je ne suspectais pas encore les règles -, un vent de panique a soufflé sur le si distingué « Great hall ». Et quand j’ai rabaissé mes prétentions pour ne prendre cette fois que quelques notes inoffensives, à l’ancienne, sur un carnet, des mots, des noms, des thèmes, des impressions, il fut exiger de moi que j’utilise un crayon de bois, bras en croix impérieux devant mon stylo – geste signifiant « non » au Japon. Même mon crayon à mine fut considéré d’un air douteux. La gardienne du « Small drawing room » a dû réfléchir quelques secondes pour revisiter la nomenclature du règlement et évaluer si elle pouvait accepter le porte-mine – que j’avais heureusement avec moi -, non mentionné explicitement dans les prescriptions de sécurité. Les unes après les autres, au fur-et-à-mesure de ma visite, ont subi le même débat intérieur, je sentais certaines par dessus mon épaule, contrôler mon arme funeste. Et si j’avais laissé libre cours à mon imagination, je les aurais aperçues discrètement sortir leur talkie-walkie et chuchoter dans un grésillement caché sous la veste : « Allô, allô ! Tu me reçois ? Elle sort. Je répète. Elle sort. Les carottes sont cuites – ou autre jargon obscur -. A toi. » « OK. Je te reçois. Cinq sur cinq. Message bien reçu. Je l’ai dans le viseur. » Ces gardiennes sont rentrées chez elles le soir, l’œil morne de la mauvaise journée, éreintée mais le sentiment du devoir accompli et du complot déjoué. Et moi, j’ai stoppé mon imagination avant de me transformer en héroïne de James Bond. Mes amies semblaient en déroute ce jour-là, il n’y avait pas de quoi s’emballer.

L’intrigue n’est pas dénuée d’un certain charme pourtant. Un prince qui épouse en 1910, la huitième fille de l’Empereur Meiji. En 1922, il part en Europe étudier la tactique militaire, survit à un grave accident de voiture et joue les prolongations pour soigner ses blessures. La princesse le rejoint aussitôt et en 1925, ils visitent ensemble « l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes » qui se déroule à Paris. Ils sont subjugués, retournent au Japon avec Henri Rapin et René Lalique et font construire leur résidence sur le modèle du pavillon français de 1925.

Malgré leur histoire, je n’ai pas voulu suivre ce couple, notamment pendant la guerre. Fumiko Hayashi me suffit. Elle partira en France en 1931, l’année du démarrage de la construction de la résidence princière. En 1925, l’année de l’exposition, un peintre Japonais à Paris, Tsugouharu Fujita, est nommé chevalier de la Légion d’honneur. Il est sans doute à cette époque, l’un des artistes gagnant le mieux sa vie. A-t’il rencontré le couple princier ? J’en doute. La même année, l’éblouissante et généreuse Joséphine Baker débarquait des Etats-Unis et apparaissait pour la première fois au théâtre des Champs Elysées, court, intense scandale et immense succès. L’année d’après, en 1926, Coco Chanel allait importer le noir exclusif du deuil et l’appliquer à la création d’une robe révolutionnaire et inoubliable et Man Ray photographier Kiki avec un masque Baoulé.

Mais que faire de cette architecture et de ces décorations, modèles sans doute uniques en leur genre au Japon, de ce premier Art à avoir tant voyagé ? L’entrelacs de lignes droites, courbes, arabesques et florales, leurs répétitions, leurs variantes et leurs contrastes imbriqués. Les matériaux, le verre, le marbre, le bois, le cristal et les mélanges savants, laque sur le métal ou sur le béton. La nature sur des tapisseries, des frontons de cheminée peints, des luminaires, des marches d’escalier et des cache-radiateurs en fer forgé comme un rappel du jardin qui s’invite partout sans frapper dans la maison par les vastes fenêtres, les vérandas et les pièces d’hiver. Que faire d’une histoire de l’art que je ne connais jamais assez, d’une mémoire qui peine à retenir la culture ? Que faire d’une époque aussi courte que fulgurante et définitivement révolue, à part peut-être souhaiter un peu plus de son insouciance et de sa confiance dans l’avenir, de sa joyeuse extravagance et de son audace décoincée, de sa grâce, de sa sobriété élégante, de sa modernité équilibrée, de son doux repos qui invite au vagabondage et à l’expression du monde dans ce qu’il a de plus beau.

L’Art déco s’inspirait de l’exotisme de l’époque, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie éternelle. Les princes Japonais possédaient un bout de la France et de l’Europe sur leur île. Je suis ici et je repense à là-bas. J’aurais pu dessiner l’Europe et l’Asie côte à côte, l’une s’éveille quand l’autre s’endort, protégeant leurs songes réciproquement. Les écrits du soir sont lus le matin et ceux du matin sont reçus la nuit. Nos sommeils deviennent habités et vivants. Ils ont des humeurs, plus profondes, plus agitées et plus énigmatiques.

Cette nuit-là, j’ai rêvé de la photographie de Man Ray. J’ai lissé mes cheveux et mes traits, affiné mes sourcils et ma bouche, j’ai courbé la tête et fermé les yeux. J’ai voulu tenir dans ma main le masque Baoulé. Mais c’est Madame Kawaii qui m’est apparue. Elle ne sait toujours pas où l’emmènera la résidence du prince Asaka.

 

Illustration : Em. EMillustrationsFR

Tokyo, le guide idéal, Jérôme Schmidt
** « Que diable allait-il faire dans cette galère ? », Les fourberies de Scapin, Molière. Phrase empruntée à l’auteur Cyrano de Bergerac, dans sa pièce Le pédant joué (Acte II, scène 4)
*** Voir la photographie « autorisée »

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