Le jeu des généraux

Les articles s’espacent, chers lecteurs. Le Japon me happerait-il ?

C’est que je suis fort occupée. J’ai une intégration enfantine à soutenir, un dialogue à enrichir, et une enquête à mener, des suspects à trouver, des hypothèses à échafauder. Dire d’un ton de victoire « la panure frite » ne contente apparemment pas un médecin pour débusquer une allergie. Il lui faut des dissections, des précisions, des molécules. Mais comment isoler un ingrédient dans une liste de composants en Japonais avec « Google traduction » qui s’étouffe ? Je suis restée les yeux ronds, comme une sorte de smiley, la bouche en triangle inversé.
Il y a aussi un deuxième Everest, une nouvelle à laquelle je ne consacre que trop peu d’heures. Mais il est nécessaire de ne pas trop se confronter, il faut savoir se garder de toutes les bonnes choses qui pourraient surgir.
Et puis, nos meubles arrivent enfin, demain lundi vingt-huit janvier, après trois mois et demi d’attente pour nous et de pérégrinations pour eux, des emballages et des parties de cache-cache (1), des entrepôts en région parisienne, un conteneur, Le Havre, une place sur un géant des mers, le long voyage et la houle – je ne peux m’empêcher de me remémorer les images de Thalassa -, l’arrivée au port de Yokohama, un passage obligé aux douanes, d’autres entrepôts, des camions, plus petits, pour pouvoir circuler dans les rues nippones. Nous allons enfin pouvoir envisager une véritable installation.

En commandant un « chaï tea latte » au Thully’s du coin, un nouveau QG histoire de mater la routine, le serveur y a tracé un ours aérien et mousseux. Il est resté dans le fond de ma tasse, même une fois la boisson avalée. Je l’ai trouvé « kawaii » et le mammifère et cette délicate attention m’ont ramenée à vous. Il était temps que je vous écrive et que je vous fasse voyager à nouveau et que je vous emmène quelque part. Cette fois, si vous n’êtes pas joueurs et si vous êtes encore moins joueurs d’échecs, je risque de vous prendre à rebrousse-poil et de contraindre un peu votre curiosité.

Mais rassurez-vous, je ne vais pas vous assommer de règles et de déplacements, de stratégies et de tactiques, il y a Wikipédia pour cela et toute la toile. Non. Simplement vous dire que ce jeu d’échecs japonais existe et qu’il est très populaire au Japon. « Et quoi d’autre ? me demanderez-vous. Tu nous écris un article juste pour prononcer le mot « Shogi » et nous dire qu’il existe. Merci du peu ! Retourne donc à ta nouvelle ! »

En réalité, vous répondrai-je, et bien que je ne joue pas aux échecs et que je n’en connaisse pas les règles – cela devrait vous mettre à l’aise, chers lecteurs -, mon improbable visite au « Shogi Hall » à Tokyo (2) – j’ajoute davantage de références pour l’occasion, une fois n’est pas coutume, dans le secret espoir qu’au moins un de mes lecteurs, passionné et curieux, ira y faire un tour -, « the spot » paraît-il, puis mes propres recherches m’ont peu à peu captivée. Ce jeu m’a conduite loin, loin, loin au Japon. J’ai commencé par un petit pas et j’ai suivi un grand chemin que je partage aujourd’hui avec vous, comme il suit :

  • Une origine : commune avec notre jeu d’échecs, elle a voyagé et chaque culture en a fait sa propre sauce, si vous m’autorisez l’expression. Sans doute un jeu indien, le « Chaturanga », daté du troisième millénaire avant JC.
  • Un siècle : le XIVème, déjà, pour la forme moderne du Shogi.
  • Quelques principes : la capture d’un roi, le territoire, la grande affaire de ce monde, et la possibilité de réutiliser les pièces prises à l’adversaire. Pas de couleur distinctive donc mais une forme toit qui pointe vers le camps adverse. Un jeu plus vivant d’après les connaisseurs.
  • Une passion : l’agilité mentale. Certains sont professionnels, des maîtres, hommes ou femmes, beaucoup moins de femmes. Le monde continue à tourner rond.
  • Des étoiles et des prodiges : Yoshiharu Habu, détenteur du record de nombre de titres et Sota Fujii, à quinze ans, le plus jeune joueur professionnel de Shogi.
  • Un salut et un hommage : à Madoka Kitao, joueuse professionnelle qui nous a reçu au « Shogi Hall ». J’en profite au passage pour saluer la France et l’Alsace, vous en comprendrez la raison au lien (3). A Karolina Styczyńska (4), une sacrée polonaise, première non-japonaise à recevoir le titre de joueuse professionnelle. Ces femmes se battent – c’est ainsi que je le comprends – pour ouvrir le Shogi aux jeunes, aux femmes et au monde. Hommes et femmes, à chacun sa fédération (5). Longtemps interdites à ce jeu, elles sont peu nombreuses et elles ont bien compris que plus on est de fous, plus on rit, et plus on rit, plus on s’enrichit.
  • Une ville :  Tendo, pour la fabrication principale des pièces de Shogi du Japon.
  • Le Japon traditionnel : la pièce en tatami dans laquelle j’ai assisté à une partie factice, des portes coulissantes en papier, une alcôve décorative, l’exposition d’une oeuvre d’art, souvent unique ou rare ou exceptionnelle, que le visiteur se doit d’admirer et que le maître des lieux vous présentera. Pour le reste, le jeu.
  • Le Japon cérémonieux : les salutations d’usage, la préséance pour le joueur le plus fort. A lui d’ouvrir la boîte dans laquelle se trouve les pièces du jeu (« koma ») et placer son roi en premier sur le plateau. L’alternance sera ensuite de mise avec son rival, dans un protocole très précis des pièces et un claquement du bois à chaque case posée.
  • Un art, celui du bois, et une rencontre généreuse, l’agilité mentale et l’habileté manuelle : du buis pour le plateau de jeu (« Shogi ban ») et de préférence, le roi des buis, sur l’île de Kyushu, mère de quatre motifs différents des cernes les plus étroites et denses. Une épée pour tracer les lignes laquées sur la planche, l’artisan semble posséder une règle dans ses yeux et ses mains.
  • Un prix : cinquante mille Euros pour le « Shogi ban » des plus grandes compétitions. C’est le coût d’un bois précieux et sauvage de plus de deux cent ans qu’il n’est plus possible de couper au Japon. Qu’il doive sécher ensuite dix ans avant d’être travaillé, est une bagatelle.
  • Des déambulations : les miennes, dans Tokyo, les rues, les gares.

J’ai été invitée à la table du « Shogi ban » pour jouer ou plutôt placer une pièce, tout à fait au hasard. Vaine pratique pensais-je, pour qui ne connait pas les échecs. J’ai hésité. Mais si je n’avais pas tenté un essai, les jambes meurtries en « seiza » (6), aurais-je éprouvé l’impossibilité de reproduire le claquement du bois sur la table de jeu. Aurais-je éprouvé mon silence, et ce même si je possédais les manœuvres d’un maître entre l’index, le majeur et l’annulaire (comment se passer d’un pouce ?), même si je détenais les mouvements d’un bras agile et sûr ? Le Shogi est l’expérience d’un contraste saisissant.

Le Japon fait du bruit quand nous imposons le silence, manger des pâtes, jouer aux échecs, et garde le silence quand nous faisons du bruit, c’est à dire dans la majorité des autres circonstances, un bavardage voire un verbiage – j’ai envie de piquer ce soir – ininterrompu, un divertissement spatial débordant et insensé. Et l’interminable liste des synonymes de la langue Française au mot « bruit », comparée à celle plus intimiste du mot « silence » est assez éloquente : « tapage », « chahut », « tintamarre », « tohu-bohu », « raffut », « vacarme », « tumulte », « boucan », « cri », « éclat », « grondement », « fracas », « barouf », « ramdam », « hourvari », « grabuge », « tintouin », « tollé », « barnum », « jacasserie », « cacophonie » et je finirai par le doux « clapotis », la liste n’est pas exhaustive mais je suis assourdie.

J’ai repensé à quelques références que je n’ai pas encore lues et qui soulignent ce pays de contrastes : Le vide et le plein : Carnets du Japon de Nicolas Bouvier, Le chrysanthème et le sabre de Ruth Benedict, peut-être les symboles de la lumière et de l’ombre, de l’immortalité et de la mort. Tradition et modernité. Nulle part, je n’ai trouvé « bruit et silence ». Remarquez, l’expression résonne assez mal et il faudrait sans doute des talents de poète. Je me suis faite violence pour la bonne cause et suis allée frapper une nouvelle fois à la porte de mon ami Roland Barthes, L’empire des signes, qu’une lectrice m’avait conseillé. Lecture très instructive. Mon niveau de « jargon » a été suffisant pour comprendre qu’il n’y avait rien à tirer de ce côté-là non plus pour le sujet qui me préoccupe. « Eh ! Ho ! Les intellos ! Vous m’entendez ? Il n’y en aurait pas un parmi vous ou vos copains qui aurait une petite analyse sous le coude ? » Rien. Le silence, pour une fois. Seul Nicolas Bouvier a tenté de me répondre en écho.

Le Japon, peuple de « taiseux », j’entends ton silence sacré, paisible, dans les transports en commun, dans les rues, dans les cafés, dans les queues, partout. Pas trop de mots, ils sont pesés et réservés, c’est le silence qui leur donne du poids, du relief, de la consistance. Mais j’entends l’aspiration gourmande de vos nouilles, la tête plongée dans votre « ramen » (7), j’entends la claque sûre et souple du « koma » sur le « Shogi ban », j’entends parfois les vrombissements impatients et amoureux de vos moteurs, j’entends le chant de vos karaoké déchaînés, les salles étourdissantes de jeux vidéo, j’entends le chuintement des toilettes pour couvrir le corps, la musique des « konbini » (8), les cloches et les gong des temples et puis, plus rien.

Le bruit au Japon est une dégustation, des pâtes, des souvenirs de la succion bienfaisante de nos premiers jours, un compliment et des remerciements au cuisinier, c’est une délectation intellectuelle du jeu, une intimidation, une volupté reposante d’un bois précieux et rare, un éloge ou une politesse aux savoir-faire ancestraux de ses artisans. Le bruit est passionné, populaire et ludique, intime et délicat, commercial, spirituel. Au Japon, le bruit est un art, comme le silence.

Heureuse méditation, chers lecteurs !

 

 

Illustration : Em. EMillustrationsFR

(1) Voir l’article Jules Verne l’avait bien dit ! Ou pour arriver, il faut partir…
(2) Shogi Hall
(3) Initiation au Shogi
(4) Shogi Harbour
(5) Professional Shogi player
(6) Seiza : posture formelle au Japon, position agenouillée sur le sol
(7) Ramen : mets japonais constitués de pâtes dans un bouillon à base de poisson ou de viande
(8) Konbini : commerce de proximité, supérette, souvent ouverte 7/7, 24/24

3 commentaires sur “Le jeu des généraux

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  1. Merci Marie-Pierre, très intéressant de découvrir ce jeu de Shogi. Moi, perso, je ne connais que le Mahjong. 🙂
    J’espère que l’allergie à la panure frite s’est attenuée !
    Trop kawaii le petit ourson 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Je ne connaissais pas le Shogi. Spontanément, j’aurais parlé de jeu de Go mais bien sûr c’est de la Chine qu’il s’agit et non du Japon!!! Quelle erreur voire même faute si l’on considère l’antagonisme entre ces deux nations ancestrales. Un coup à finir dans les geôles nippones au riz blanc, pire que Carlos. Merci Kawai de me cultiver! Les photos de cet affrontement sont top. J’ai l’impression d’être dans une autre époque. Et l’illustration est encore une fois magnifique.

    Aimé par 1 personne

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