Voyageons léger !

Coucou, me revoilà, chers lecteurs !

Je ne pensais pas vous écrire avant longtemps, aspirée et mutilée que je suis par notre emménagement et les affres de nos cartons.

J’ai vécu le vide et j’imaginais le plein. Je n’avais pas anticipé le capharnaüm intermédiaire. A l’arrivée de nos meubles, j’étais pleine… d’un incompréhensible cafard (1), de doutes – Comment allons-nous retrouver nos affaires après une traversée en mer ? Nos meubles de la vallée vont-ils s’adapter à cette maison ? Les déménageurs ont-ils pensé à ramener les lits dès le premier jour et les draps, et les couettes ? Tant pis, nous irons dormir à l’hôtel. – et de résolutions un peu forcées – « Allez ! On ne va pas se laisser abattre ! Hein ? C’est le troisième emménagement en trois mois et demi mais celui-ci, c’est le bon. » J’avais initialement écrit « le dernier » mais je me suis vite ravisée. Dans quelques années, nous recommençons.

La « crew » est arrivée à l’heure fixée – je vous avais précisément laissé à cet endroit lors de mon précédent article – avec son impeccable responsable muni d’un masque sanitaire : « Good afternoon. I am blabla blabla san. » Mon regard interrogatif a semblé l’arrêter dans l’élan de ses présentations protocolaires et lui souffler en silence : « Pouvez-vous répéter votre nom plus lentement s’il-vous-plaît ? Je ne l’ai pas compris. » Le responsable a donc opéré une patiente respiration – décidément, ces occidentaux, ils ne comprennent rien, les rustres ! – et précisé : « You can call me Kato. Ka-to. » « Ca-tho. Catho. », ai-je répété derrière lui pendant que ce bon monsieur hochait la tête en signe d’approbation. C’était plutôt facile à retenir. J’étais soulagée et j’ai remercié le ciel. Je n’aurai pas à lui redemander son prénom ou son nom ou à éviter de l’appeler.

« I am your crew chief for your moving. I am responsible for your furniture and the organisation. I am the contact person for any question or support. »

Et le voilà qu’il me « fourre » un porte-document dans les mains avec le nombre de cartons qui allaient débarquer (143). J’ai une mission, cocher le numéro de chacun d’eux à leur arrivée et les « dispatcher » dans les pièces. « Au boulot, on ne va pas la laisser s’apitoyer sur son sort, celle-là, alors qu’on va lui porter ses meubles ! » La ruche s’agite alors en silence et en chaussettes – pendant les deux jours – et ne devient plus qu’effervescence. J’ai à peine le temps de dire « OK » que la maison est tapissée de protections, des sols, des murs, des escaliers, des jointures, des portes et que les premiers meubles croulent sous le plus costaud de l’équipe. Et le décompte commence : « 83 », une croix, « master bedroom », « 11 », une croix, « living room », « 125 », une croix, « girls room », « 54 », une croix, « guests room », etc. Première demi-journée (l’après-midi), les meubles. Ouf, ils sont organisés, ils ont pensé aux lits ! Deuxième demi-journée, les cartons : « 2 », une croix, « kitchen », « 74 », une croix, « bathroom », etc.

Résultat des courses : le premier soir, relative euphorie, retrouvaille avec notre salon, nos lits, nos meubles. Le deuxième jour à midi, retournement de situation et abattement général : les cartons trônent royalement dans chaque pièce et n’ont pas pu être vidés. La maison semble plus avare en rangements (elle me rappelle que nous sommes au Japon) et encore plus avare en dépendance, garage, grenier digne de ce nom. Première expérience d’expatriation oblige, j’ai choisi la référence qui m’est tombée sous la main, Karen Blixen et toute sa porcelaine et son horloge à coucou dans son installation au Kenya. L’histoire est romantique certes, mais force est de constater que je me suis trompée de continent, d’époque, de contexte, de vie. Nous n’avons pas de porcelaine ni de bibelot piailleur, mais un fatras innommable (malgré un premier tri en France qui s’avérera timoré et un garde-meuble pourtant déjà bien garni), toute notre vie, l’entier contenu de nos armoires, comme s’il allait nous protéger de l’inconnu et de l’irrémédiable changement du monde.

Le contrôle sur toute chose qui semble avoir régné sur le déménagement en France et ces premiers mois au Japon s’étiole avec les heures. Les pièces détachées pour remonter les bois de lit de nos filles semblent s’être volatilisées par miracle : des sommiers et des pans de bois gisent où ils le peuvent dans les pièces qui sont encore aptes à les accueillir. Un porte-vélo d’une tonne inutile a profité d’une erreur d’aiguillage, poids mort encombrant pour ce voyage qui tente aussi l’expérience d’une mobilité sans voiture. D’autres objets se présentent sans invitation : des luminaires encombrants, des plats marocains, etc. L’angoisse monte et chaque carton s’ouvre avec l’appréhension d’une nouvelle mauvaise surprise. Les pièces détachées restent elles, introuvables. Un lot de consolation : le pèse-personne devenu dégénéré indique que je me suis allégée de vingt kilogrammes.

Midi du deuxième jour, la porte se referme sur un « crew chief » qui tente de me repêcher (« Enjoy Japan ! Yokohama is a wonderful city ! ») même si lui-même frôle le « hara-kiri » pour tant d’approximations aussi déshonorantes (lui au moins, il a une explication pour la France des gilets jaunes !) et une « crew » pas fâchée d’avoir déjà fini. De mon côté, j’erre de pièce en pièce. Le chantier est tellement colossal que je ne sais pas par quel bout le prendre. Pas la cuisine, pas les vêtements, pas la salle de bain. Ce sera le plus inutile, nos livres. Pour eux, j’ai actionné le bouton plan d’urgence avant l’extinction générale. De la musique ! Il me faut de la musique ! Je me bénis d’avoir choisi il y a quelques années une chaîne Hi-Fi de marque japonaise qui fonctionne au bon voltage et à la bonne fréquence. Je n’ai qu’un CD avec moi, une légende, un poids lourd, Johnny. Le boîtier est vide ! Malédiction ! Je vérifie dans la chaîne. Il est là et a traversé les mers ainsi. Dire que Johnny m’a sauvé est sans doute une once exagérée, dire que j’ai beaucoup pensé au clin d’œil de mes collègues à l’occasion de mon départ ne l’est pas et à mes nombreux karaoké avec eux non plus. « Viiiiivre pour le meilleuuurrrrr. » « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? »

Depuis, je passe mon temps à ouvrir des cartons, défaire des emballages, trier, nettoyer, ranger, jeter, et refaire des emballages et des cartons le temps que des meubles adaptés arrivent. Mon cerveau s’est transformé en pur organigramme. Les piles désemplissent peu et le combat semble vain comme si cet éternel recommencement était l’oeuvre d’une cruelle malédiction, digne des tragédies grecques ou des kami japonais : étrange emménagement qui nécessite de défaire des cartons le matin et refaire des cartons le soir. Dimanche, même L. a semblé touché par cette mauvaise blague. Mais onze ans ont passé, et notre vie défile. « Ce n’est pas vrai que nous avons gardé et emmené ça » : six couteaux à huîtres (nous en avons conservé trois, au cas où une attaque nucléaire nous forcerait à ne manger plus que ce crustacé), sept pots de yaourts « Bonne maman » en terre cuite que nous avons tous jeté, dix paires de pantoufle neuves et cinq déjà utilisées, ramenées de nos divers déplacements, et je vous épargne notre déplorable liste.

Je vous montre quelques photos. L’illustratrice m’a fait découvrir Marie Kondo et sa méthode : savoir apprécier à sa juste mesure et culpabilité l’étendue de nos désastres. Cette japonaise fluette et spécialiste du rangement est devenue mon amie pour retrouver le chemin de l’essentiel auquel nous avons goûté avec notre « survival package ». Il ne faudrait garder que les objets qui nous procurent de la joie et que nous chérissons. Parfois, je refrène un peu Marie car je n’aurais plus de cuisine, à part peut-être des couteaux à huîtres. Excepté quelques excès, la méthode est efficace et libératrice.

Grâce à Marie aussi, je suis devenue copine avec notre voisine japonaise d’un certain âge. J’ai découvert qu’elle vérifie toutes les poubelles avant le passage des éboueurs – le mot est inapproprié tant les ordures sont propres au Japon -, à savoir le lundi, le mardi, le vendredi et le samedi en fonction de la nature des déchets. Tel est l’usage ici, il y a des personnes responsables des poubelles pour quelques maisons du quartier, responsables du balayage des feuilles aussi et certainement d’autres missions pour la communauté que je n’ai pas encore découvertes.

Cette vénérable voisine (la sympathique belle-sœur de notre propriétaire soit-dit en passant) sort peu après huit heures le matin et j’ouvre mes sacs semi-transparents pour m’assurer qu’il n’y a aucune erreur. Les premiers jours, j’étais inquiète : les éboueurs vont-ils accepter et embarquer mes poubelles ? Avec le sésame de la vieille dame, je suis en paix.

Le mardi (hier), c’est le « burnable », les déchets de cuisine et aussi le « non burnable » : des sacs en fonction de la catégorie des rebuts, de vaisselle, de verres, de chaussures, des sacs de sacs en toile, d’objets en bois, d’objets en paille, de petits objets en plastique, d’appareils électro-ménagers de moins de 50 centimètres, d’emballages de cosmétiques et de médicaments – sans les médicaments. Une dame japonaise qui vient d’emménager s’est faite retoquer par la voisine et je l’ai vu opérer un demi-tour avec trois sacs poubelle non homologués. Samedi dernier, c’est moi qui ait dû trier à nouveau un sac d’objets en plastique car le peu de métal qu’il contenait était destiné aux poubelles des premier et troisième vendredi du mois (les petits objets métalliques de moins de 30 centimètres avec les vêtements, les papiers, les cartons, etc). Deux organigrammes logent dans ma tête : celui des cartons et celui des poubelles (je joints l’officiel à ce blog).

Dimanche soir 3 février, ma voisine, toujours la même, lucide, compatissante et généreuse, à force de me voir arpenter le trottoir de mes poubelles, est venue sonner à notre porte. Elle nous a offert des haricots secs à l’occasion d’une fête qui sans elle, nous serait restée inconnue – j’espère que vous mesurez jusqu’où peut conduire le tri hyper sélectif des déchets. En mauvais anglais et en japonais inexistant, j’ai compris qu’ils allaient nous aider à repousser les démons à l’extérieur de la maison pour ne garder que la joie à l’intérieur. Quelques recherches sur internet m’ont fait découvrir « Setsubun », la fête du lancer des haricots pour célébrer l’arrivée du printemps le jour de « Risshun » (ce jour changerait d’une année sur l’autre). Nous n’avons pas chassé les démons en leur jetant ces gros haricots de soja dans tous les recoins de notre maison. Nous les avons mangé pour que nos vœux se réalisent et pour nous assurer une longue vie mais sans les compter, excepté pour nos filles – il faut manger autant de haricots que son âge (voire un de plus).

« Setsubun » tient ses promesses. Lundi, la météorologie nous offrait une journée magnifique et exceptionnelle, vingt degrés en t-shirt sur la terrasse quand le nord du continent américain se trouve sous la glace. Plutôt que des haricots secs, je jette les « dans le cas où », les « si », les « on ne sait jamais », les « ça peut servir ». Je fais le vide des vieilleries trop pesantes de trop d’histoires, et des vieilleries tout court, des peurs qui ne disent pas leur nom, des amarres trop loyales, des souvenirs inutiles ou encombrants. A chaque aller et retour, à chaque jour qui passe, je me sens délestée d’un poids maléfique que le voyage, l’éloignement et l’Asie m’ont fait découvrir. Je reprends le chemin de mon blog et de l’écriture. Je continue de croiser ma voisine japonaise et hier, j’ai rencontré nos voisins français pour un prochain apéritif. Je balance les démons dehors. Oust ! Et je gagne peut-être le mot liberté et de nouveaux amis. Quant à ceux de France, ils continuent à trouver des trésors d’imagination pour me faire rire.

« Pour voyager heureux, voyagez léger » (2) affirmait Saint-Exupéry, et ce n’est plus moi qui vais le contredire.

A très bientôt et portez-vous bien !

Illustration : Em. EMillustrationsFR

(1) Voir l’article « Survival package », c’est fini !
(2) Malgré de courtes recherches, je n’ai pas retrouvé l’oeuvre dont est tiré cette citation. Si un lecteur savait, je lui saurai gré de nous éclairer. Arigato gozaimasu !

12 commentaires sur “Voyageons léger !

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  1. tu m’as manquée… Je vois avec plaisir que le moral est de retour. Trop drôle les couteaux à huîtres et les pantoufles ;-)) Je reconnais trop la rêveuse en toi.
    Au moins tu fais de la place pour le retour…

    Aimé par 1 personne

    1. A moi aussi, beaucoup… et c’est trop bon de t’avoir !!! Pour la rêveuse, j’ai pensé à la même chose que toi en pensant à toi qui me lirais… C’est drôle :-)))
      Je me suis promise de ne plus me laisser envahir par les objets… mais vais-je réussir ?

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  2. Ah et j’oubliais Johnny. ;-)).. Justement il passe au moment où je t »écris (Requiem pour un fou). Je suis d’accord, ça requinque… Je l’aimais tant, que pour la garder je l’ai tuée…

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou Delphine, et oui, c’est en arrivant au Japon que j’ai compris que j’avais l’âme d’une fourmi collectionneuse… Bon, je vais balancer : L. aussi :-)))
      Merci pour ton petit mot et à bientôt !
      Bonne continuation à toi !

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  3. 6 couteaux à huître ?!! 7 pots de yaourts ?!! Mais, MPP ?!! Tu m’as bien fait rire ! Et Johnny, excellent ! C’était vraiment une bonne idée, bravo Catherine !
    C’est quand même drôle que tu fasses le tri de tes affaires au Japon ! C’est marrant, j’ai justement regardé un peu Marie Kondo hier avec Pauline, pour voir s’il y avait des astuces pour l’aider à faire le tri dans ses affaires… Elle s’est séparé de quelques trucs en disant « je te remercie pour le bonheur que tu m’as apporté ! »…Ca marche pas pour se débarrasser de tout, mais c’est un début !!
    Bon courage avec les cartons !!
    Et, super préparation des déménageurs 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Merciiiii Nelly !!! Ah Marie Kondo, c’est une référence… Il paraît qu’elle aide bien les enfants, en effet !!! En douceur. Et les parents, à donner l’exemple… Mais je me souviens du grand ménage que tu as fait en arrivant… De mémoire, tu m’as demandé si tu pouvais jeter certains trucs… Je crois que je t’ai dit de tout garder (au cas où…) et… tu as tout jeté finalement :-))))) Sage décision ! Tu vois ce qui pourrait traîner dans tes placards…
      A très vite et merci pour tes tranches de vie avec Pauline 🙂

      Aimé par 1 personne

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