Tri sélectif, quand tu nous tiens !

À une amie très chère que j’avais au téléphone jeudi soir, j’ai dû me résoudre à m’arracher à elle en expliquant : « Il va falloir que je te laisse. J’ai le français à faire travailler aux filles, le dîner à préparer, et les poubelles aussi. Ça me prend un temps de dingue. Et comme les cloisons de la maison sont très fines, je ne peux pas le faire quand elles sont couchées. » J’ai entendu un immense blanc : « ? »

Après Voyageons léger !, je supposais le sujet des poubelles clos. Et après la Saint-Valentin, je souhaitais pour vous, chers lecteurs, une transition plus douce avec la vie quotidienne. Et surtout, il est bien connu que la répétition est ennuyeuse à mourir et je risque fort de vous perdre. Mais, car vous le savez, il y a toujours un « mais » dans les histoires, j’ai compris avec mon amie que les déchets étaient un sujet en soi, digne d’être traité au même niveau que les nombreuses exceptions culturelles du Japon.

Nous sommes le 15 février, nous sommes le troisième vendredi du mois, un rendez-vous à ne pas manquer avec celui du premier vendredi du mois. Car en plus des bouteilles plastiques (à écraser mais en ayant retirer le bouchon et l’emballage plastique à destination des poubelles du lundi – et oh ! Il faut partager), des canettes (à ne surtout pas écraser), du verre et des petits objets métalliques de moins de trente centimètres (à ne pas regrouper dans un sac plastique, donc à déposer à l’air libre sur le trottoir), en plus de chacun de ces emballages ou objets, triés séparément, il va sans dire, c’est le jour des textiles, du papier, du carton, des journaux, des emballages cartonnés, à séparer, à découper, à saucissonner – je joints une photo. Je me suis résolue à investir dans une ficelle adaptée avec un boîtier permettant une découpe facile et une préhension ergonomique. Rien que cela !

La préparation de ces poubelles prend facilement une heure*, et particulièrement en ces temps misérables de Marie Kondo. Et malgré l’immense respect que j’ai pour mon pays d’accueil pour la raison qu’il est mon pays d’accueil, la conscience d’être une étrangère, l’absolue conviction que nos déchets sont une plaie pour l’humanité et la terre entière, je finis toujours par enrager. Oui, j’enrage de ce tri, quand de l’autre côté, le Japon emballe, sur-emballe, sur-sur-emballe, sur-sur-sur-emballe : chaque viennoiserie individuellement, chaque gâteau sec, sucré ou salé, dans un sachet, lui-même dans une boîte en carton, lui-même dans un sac, la viande ou le poisson frais, dans une boîte plastique, elle-même emballée à la caisse dans un sachet scotché, regroupé s’il y a plusieurs boîtes dans un autre sachet, lui-même disposé dans le sac plastique de l’ensemble des courses. Oh secours !!!

Deux bacs à poubelle trônent dans notre cuisine, six dans notre arrière-cuisine, le placard sous l’escalier fait office d’antichambre de la mort pour les délais longs (les premiers et troisièmes vendredis du mois par exemple), deux containers extérieurs de même.

Quand le jour de la Saint-Valentin, mon amoureux m’envoie un message : « Je pense arriver vers 19 h 40. Ça va toi ? », ma réponse laconique « Dans les poubelles… » en dit long sur mon humeur d’éboueuse et la résistance de L. à la rame pour rejoindre des rivages romantiques. J’erre entre l’arrière-cuisine, le placard sous l’escalier et l’entrée, tous non chauffés, car les cloisons toujours aussi fines ne retiennent aucune chaleur, ce serait comme vouloir chauffer le quartier. Jeudi soir, je me suis résolue à porter une parka et une grosse écharpe afin d’accomplir mon oeuvre et je me suis dit que le froid était la seule comparaison possible de cette maison avec une vie de château.

Les poubelles : sujet sale, sujet ennuyeux, sujet récurent, nos esclaves et nos alter-ego dont nous faisons la traite sans ciller, objet de toutes les conversations. Pas une, entre expatriés, ne finit tôt ou tard par aborder le fatidique casse-tête, un peu comme les adolescents avec leurs jeux vidéo à la recherche du « foutu » « cheat code » qui fera progresser leur partie plus vite : « Tu fais comment avec les pots de yaourts ?
– Je les lave et les mets dans la poubelle des plastiques.
– Ah bon ? Je ne savais pas. Moi je les mets avec le « burnable ». Il va me falloir éduquer la famille.
– Les porte-manteaux du pressing, tu les jettes dans quelle poubelle ?
– Les petits objets plastiques de moins de cinquante centimètres du mardi et du samedi.
– Ah oui. Tiens, je n’y avais pas pensé. C’est pourtant évident. Tu sais qu’hier la voisine est venue sonner. Je n’avais pas mis les plastiques du lundi dans une poubelle en dur. Je pensais que ce n’était que le mardi et le samedi. Du coup, les corbeaux ont éventré le sac et j’ai dû tout ramasser.
– Moi, elle m’a remis une brochure de sept pages à « bûcher ». Tu crois qu’il y a un message caché derrière ? »

Je ne ris plus. Nos déchets se vengent et je suis devenue leur esclave impuissante et grincheuse. Je finis toujours par m’agacer mais je n’ose pas pousser la réflexion plus loin sur ce qu’est devenu notre monde. Car je sais, oui je sais, que je vais tout bonnement disparaître dans une de nos poubelles, la tête la première.

Excellent week-end, chers lecteurs !

Illustration : Em. EMillustrationsFR

* A Yokohama. Chaque ville au Japon établit son propre système.

4 commentaires sur “Tri sélectif, quand tu nous tiens !

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  1. flippant, surtout le découpage des tretapak. Et puis la police des poubelles c’est un peu intrusif tout de même… Etonnant qu’ils n’aient pas incité au 0 emballage. Je pensais le Japon plus en avance sur ces sujets.

    Aimé par 1 personne

    1. Je partage bien ton avis Cath, en tous les points… notamment le contrôle… j’ai l’impression que ma voisine connaît tout de ma vie 😉
      Je crois que les Tetrapack sont le summum de l’esprit procédurier du Japon… Quand je vais rentrer en France, je n’ose même pas imaginer le choc :-)))))

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