La fête des petites filles

Cet article n’a pas vraiment d’histoires, ni d’anecdotes, chers lecteurs. L’arrivée du printemps le justifie à lui seul, avec la parfaite orchestration dont le Japon s’est rendu maître au fil de son histoire. Après « setsubun » (1) le 3 février et le lancer de haricots pour le « commencement du printemps » (« risshun »), après les « ume matsuri » (2) qui ravissent les yeux et les papilles, voici venir ce dimanche 3 mars les « hina matsuri », la fête des poupées. Les familles célèbrent les petites filles, à l’honneur ce jour-là, et tentent d’orienter leur destinée en leur souhaitant une bonne santé et une vie longue et heureuse. Il y est aussi question de mariage mais j’ose une entorse à la tradition nippone et ne m’étends pas sur le sujet : au vingt-et-unième siècle, le meilleur que nous puissions souhaiter à nos petites filles, est une vie libre de leur choix.

Alors voilà, je ne voulais pas vous laisser passer à côté de cette nouvelle fête car je vous veux des lecteurs à la pointe de la culture nippone. A cette occasion, les Japonais sortent de leurs placards de magnifiques poupées de porcelaine et de soie, transmises parfois depuis des générations. Sur un escalier recouvert d’un tapis de feutre rouge, ils recomposent une cour impériale de la période des Heian (794 – 1185), très codifiée il va de soit. Certaines poupées sont extrêmement luxueuses et j’entends qu’il faudrait plusieurs centaines d’Euros pour acquérir un « simple » couple impérial. Et comme dans de nombreux autres domaines au Japon, les poupées possèdent des maîtres célèbres dont les œuvres d’art sont vendues une fortune.

Ces poupées ont une histoire à la croisée des rites exorcistes populaires et des dînettes ludiques et impériales à la cour des Heian. Au passage du printemps, les premiers purifiaient et détournaient le malheur du monde sur des poupées de papier jetées ensuite dans les cours d’eau et jusqu’à la mer pour éloigner des têtes, mauvais esprits, malchance, calamités et souffrances et en ces temps miséreux, donner l’illusion magique et rassurante que le cours incertain de la vie peut être conquis et dominé. Les deuxièmes servaient de jeux feutrés aux petites filles de la cour qui les agrémentaient de poupées à leur image.
Il est difficile d’expliquer comment ces traditions se sont entremêlées et répandues à l’époque d’Edo (1603 – 1869) pour devenir une célébration nationale dédiée aux petites filles. Celles-ci jouaient désormais avec des poupées confectionnées à la main et représentant le couple impérial et sa cour, selon les milieux, de plus en plus belles, de plus en plus sophistiquées, de plus en plus luxueuses, point d’orgue à l’alchimie parfaite entre le jeu et l’imaginaire, le rite, et l’oeuvre d’art, au point qu’il devint un crève-cœur de les remettre à la rivière le 3 mars. Pour en finir avec le sort fatal de la noyade, ces poupées se sont figées et ne jouent plus, elles vivent désormais dans des boîtes et exposent toute leur magnificence quelques jours ou quelques semaines avant la date fatidique, pour disparaître à nouveau le soir de ce même jour (au risque de porter la « poisse » au futur mariage de ces demoiselles).
Outre les poupées pour « hina matsuri », les petites filles sont aussi accompagnées de mets privilégiés et de chansons apprises dans les écoles (3).

Avec deux filles à la maison, il nous est difficile de passer à côté de la tradition. En guise de poupées onéreuses, nous avons tenté un atelier d’origami pour confectionner notre couple impérial. Même L. était de la partie, le seul homme parmi de vénérables japonaises. Le pliage est un art savant : sur une trentaine d’étapes, je me suis arrêtée à la troisième. Les assistantes de l’atelier nous ont donné un sérieux coup de main, pour ensuite finir elles-mêmes les dernières phases, les plus complexes selon moi. Il n’est pas nécessaire de vous avouer que nous serions bien incapables de reproduire nos origami.

Il importe peu. Nous sommes très fiers de nos petites poupées qui occupent nos pièces et heureux de célébrer nos filles. Nous avons retrouvé la magie enfantine de créer avec nos mains et de voir surgir l’objet de nos inventions, découvert la détente insoupçonnée que procure le pliage et savouré le bonheur d’un moment insolite partagé en famille.

Alors, chers lecteurs, je vous souhaite un heureux « hina matsuri ». Fêtez avec attention les petites filles de votre entourage, elles sont notre joie ! Et pour les lectrices, envoyez un clin d’œil complice à celle qui se cache dans votre cœur ! Quant aux garçons, nous les fêterons le 5 mai. Eux aussi savent nous étonner avec bonheur. Peut-être jouent-ils davantage encore que les petites filles du miroir vivant des « hina matsuri », comme nous le rappelle ce monsieur croisé au retour de nos origami (voir la photo). Me concernant, j’ai rendez-vous mardi prochain à l’hôtel Gajoen à Tokyo (4) pour une exposition sans doute plaisante. Je doute malheureusement de pouvoir vous rapporter beaucoup de photos. Mais en attendant, croisons les doigts pour de futures belles surprises, chers lecteurs ! Continuons à jouer et à vivre ensemble le sacre du printemps !

Illustration : Em. EMillustrationsFR

(1) Voir l’article Voyageons léger !
(2) Voir l’article Ume matsuri
(3) Pour plus d’informations, je joints quelques vidéos intéressantes glanées sur internet. Bien sûr, elles vous invitent à effectuer vos propres recherches : The japanagos channel, et March 3rd is Hina Matsuri & Girls’ day in Japan !
(4)  Hotel Gajoen Tokyo, Hyakudan Hinamatsuri

6 commentaires sur “La fête des petites filles

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  1. c’est sûr que faire des origamis en japonais c’est mission impossible. Je ne comprends même pas pourquoi la forme change de couleur sur les instructions… Bravo d’avoir été jusqu’à la 3ème étape !

    Aimé par 1 personne

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