Vous ne savez pas la dernière ?

« – Non.
– Il paraît qu’elle a craqué.
– Ah bon ! Enfin ! Il était temps ! Je me doutais bien que la falaise aurait raison d’elle. »

Nous avons tenu six mois notre promesse d’une vie écologique sans voiture. Nos jeunes et sympathiques voisins français continuent leur expatriation en Corée du Sud et leur voiture était à vendre. Une occasion qui nous a fait réfléchir, tergiverser, refuser puis nous décider. Notre « vieille » Lafesta de 2008, de marque Nissan – nous tenons à rester bien vus de la communauté des expatriés à Yokohama et chassons les impairs inutiles -, automatique, sept places et portes latérales coulissantes, s’il-vous-plaît Madame, est nôtre depuis mardi. Nous n’avons pas résisté à un petit tour du quartier, de nuit, à gauche et en rasant de trop près les murs, glissières de sécurité et poteaux électriques des routes trop étroites japonaises. Nous avons surveillé l’œil inquiet, les nombreux vélos et piétons âgés qui font fi de la circulation routière, habitués à ce que les voitures s’arrêtent en tous lieux et toutes circonstances. Rassurez-vous, chères lectrices et chers lecteurs, cette ballade nocturne et enchantée n’a pas engendré une crise de doutes constructifs. Elle a déjà eu lieu dès le lendemain de notre décision, il y a un mois, quand j’ai réalisé que le demi-tour dans notre impasse avec un break relèverait d’un numéro de haute voltige. Mais il était trop tard.

J’aurais pu trouver mille et une raisons à l’achat de notre voiture asiatique qui fut paraît-il – mais sont-ce les perfidies d’un concurrent jaloux ? -, un flop commercial. En réalité, mon imagination me joue des tours. Je me suis vue partir à la mer sur un coup de tête, les planches de surf et paddle dans le coffre, à vivre au gré de la vague et au jour le jour. Mes proches m’ont ramené à la réalité en me rappelant que je n’avais jamais mis les pieds ni sur l’une ni sur l’autre. Je ne me suis pas laissée impressionner par l’évidence et ai alors imaginé Madame Kawaii sur les routes du Japon intérieur à découvrir des voies inconnues et des mondes que les guides ne prennent pas le temps de franchir ou les trains de desservir. Je me suis même figurée qu’une meilleure amie ferait le tour du pays avec moi. C’est ainsi que j’ai acheté la Lafesta bohème, propice à toutes les fêtes, et tous les voyages.

Pour cette acquisition coupable, la barre administrative atteint des sommets et nous avons fait appel à un agent installé dans le quartier et qui s’est occupé pour nous du changement de nom – en s’assurant que les papiers du vendeur étaient en règle -, de l’assurance obligatoire (et optionnelle (1), de la taxe routière, de la traduction de notre permis par les autorités compétentes (dans un an, il nous faut obtenir le permis japonais, une formalité administrative pour les français qui occupe néanmoins une demi-journée et une attente aux aurores), du contrôle annuel – notre agent est venu chercher la voiture à notre domicile et l’a rapportée vingt-quatre heures après -, et de l’attestation d’une place de parking délivrée par la police du quartier qui se déplace en chair et en os constater la taille de l’emplacement – ici pas de rigolade : pas de place, pas de voiture.

Nous avons appris, enfin L. – je ne suis que « dependant » – à signer avec un tampon officiel, sorte de sceau du Moyen Age en plastique dont il faut l’acquisition, puis l’attestation à la mairie (valable trois mois). Cela nous a valu de retourner à l’hôtel de ville suranné de notre arrondissement « Naka » et de vérifier que la courtoisie de l’accueil, l’efficacité de l’organisation et le service impeccable à chaque citoyen n’étaient pas le fruit du hasard. Une dame parfaitement anglophone a retiré notre ticket de file d’attente, nous a remis « la paperasse » à remplir et installé à un bureau, puis vérifié que nous parvenions à acheter nos timbres fiscaux au distributeur automatique – pas de course perdue au buraliste ronchon du coin -, et nous a proposé une enveloppe attentionnée et sponsorisée quand elle a remarqué que nous repartions les attestations dans les mains. Mais pourquoi tant d’amour ? Il va nous falloir rentrer en France un jour !

Depuis, j’ai parcouru quelques blogs qui déconseillent la voiture, en raison de la limitation de vitesse (40 km / heure en ville, 60 sur les routes et 100 sur les autoroutes, la France, indignez-vous !), de l’absence de contournement des villes si le voyageur souhaite éviter le prix prohibitif des autoroutes (j’ai alors réalisé que je n’avais encore vu aucun rond-point au Japon), des parkings tous payants, des taxes, des contrôles obligatoires et autres désagréments. Le déni se montre une extraordinaire force en moi. J’ai fermé les yeux. J’ai vu Madame Kawaii investir dans une tente et faire du camping avec ses filles (2) – pendant que son époux épargne laborieusement ses jours de congé ou hait toute forme de campement -, pour économiser le voyage, vivre un Japon qui, elle l’espère, sera authentique, partager un temps précieux avec ses enfants et écrire de merveilleux articles à ses lectrices et lecteurs.

Il ne me reste plus qu’à m’entraîner et me rappeler mes jeunes années de conduite accompagnée sur un Toyota huit places à qui j’ai fait vivre quotidiennement (ainsi qu’à l’accompagnateur résigné et patient) les plus cocasses des démarrages en côte – peut-être que sans le savoir, je n’ai vécu ce pénible entraînement que pour ma Lafesta du jour -, prendre un peu d’assurance que je n’ai jamais eu bien haute sur les routes de France, potasser quelques éléments de code – la priorité à gauche existe-t’elle ? -, me faire expliquer par notre agent la procédure à suivre lors d’un accident (3) – croisez les doigts pour moi -, noter un numéro d’urgence en cas de rade sur la route (heureusement, la voiture est assez vaste pour y dormir), apprendre quelques rudiments de Japonais – tout est une question de motivation -, répondre à quelques objections – la saison des pluies et des moustiques en Juin, date estimée de mon « road trip » -, établir un saint budget prévisionnel – il est temps ! -, devenir un peu plus aventurière, et à moi le Japon et mes rêves de terres éloignées !

Alors, à très bientôt, sur les routes et les sentiers, chères lectrices et chers lecteurs ! Mais en attendant, j’ai un grand voyage à préparer.

Illustration : Em. EMillustrationsFR

(1) En réalité nécessaire, car l’assurance obligatoire ne couvre que les dommages corporels, limités à un plafond fixe.
(2) Voir : Camping au Japon, tout ce qu’il faut savoir
(3) Il faut appeler la police (110), pas de constat à l’amiable au Japon, estimé moins objectif.

11 commentaires sur “Vous ne savez pas la dernière ?

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    1. Merci Nelly !
      Je n’ai pas pu m’empêcher de me lancer dans un immense éclat de rire… C’est vrai que le chic ultime serait d’aller te les chercher à Hokkaido… Là haut, tout au nord… Mais qui sait ? Qui sait ?
      A très vite, grosses bises et meilleures pensées gourmandes et autres 🙂

      Aimé par 1 personne

      1. Paraît-il la meilleure neige au monde 🙂 Mais c’est loin de Yokohama (ça se tente quand même… pour des Langues de chat ;-). L’été, le climat est clément et offre une belle échappatoire à la chaleur de Tokyo. La nature y est paraît-il aussi magnifique. Je suis très tentée 🙂

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    1. Merci Stéphanie pour tes encouragements et tes élans positifs qui font aller de l’avant… J’avoue que de temps en temps, je me demande si je n’ai pas fait une bêtise avec la voiture… L’avenir me le dira et il me reste à en profiter…
      Pour les illustrations, notre artiste est toujours au rendez-vous 🙂 Les illustrations en première des deux derniers articles sont des photos prises dans un passage piéton couvert le long de la rivière Meguro à Tokyo. Elles m’ont bien plue aussi. Alors je me suis amusée à les faire dialoguer ensemble 😉 J’apprécie que tu apprécies !!!
      Bises, bon vendredi et heureux we !

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  1. Le début de la liberté ! Y-a-t-il un GPS intégré ? Tu sais à quoi à je pense, n’est-ce pas ? cette fameuse convention à qq km autour de laquelle tu as tourné 😉 fais toi confiance. Il y a quelques temps j’ai vu une video d’une japonaise qui traversait tout un pont en voiture sur le trottoir. Hâte que tu nous racontes tes folles virées !

    Aimé par 1 personne

    1. Ah ! Ah ! Ah ! 🙂 🙂 🙂
      GPS intégré en Japonais… alors téléphone mobile, internet et « Google map » obligatoires en attendant mon Japonais « fluent ». Mais tu me rassures si des japonaises traversent des ponts et roulent sur les trottoirs !!! J’ai un peu de marge 🙂
      Je ne me souvenais pas de cet incroyable souvenir. Le pire, c’est que j’étais la première arrivée et tombée dessus du premier coup mais persuadée que je n’avais pas trouvé… La force du cerveau !!! Un grand moment de panique à bord et de crises de rires ensemble… Trop bien !!!

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