Où je vais, d’où je viens

Où je vais, d’où je viens
Pourquoi je suis trempée.
Voyons, ça se voit bien.
Il pleut.
La pluie, c’est de la pluie
Je vais dessous, et puis,
Et puis c’est tout. (1)

Il fait « une saison de chien » d’après mon amie japonaise et francophone. Des averses, un ciel bas et gris, une vingtaine de degrés hésitants, quelques orages peut-être cet après-midi. La pluie tombe en accents graves, poussée par le vent.

Pour la première fois, j’ai ouvert en grand les voilages de la fenêtre face à mon bureau. Puis j’ai ouvert la maison. Et j’admire notre bout de quartier et le jardin de notre voisine, chiffonné par la pluie. Ce temps me rappelle mon pays et des semaines interminables jusqu’à des drames et des hauts-le-cœur. Ici, les saisons restent distinguées. Tsuyu (2) ne durera que quelques semaines. Je rêve à la Bretagne, à la Normandie et à notre petite rivière dans la vallée. Face à ma fenêtre, la pluie n’en diffère pas tellement. Elle rejoue des scènes, le crachin, l’ondée, et des trombes sempiternelles avant la tempête.

Je vois à nouveau les câbles et les poteaux électriques que j’avais finalement oubliés. J’observe les modèles de bottes et de bottines, de parapluies, de vêtements et de couvre-chefs étanches, pour les petits et les grands, et au gré des finances, et des élégances. Certains magasins se spécialisent dans l’affaire. Beaucoup essaient d’offrir au moins quelques modèles, ou quelques paires, pour le passant piégé ou étourdi.
Il suffit d’une ou deux bonnes saucées en automne pour s’équiper. Passées la surprise et les banalités pour ces équipements si appréciés, la culture, un incontournable, une institution, le choix est vite compris : investir vous aussi, ou bousiller vos galoches et votre humeur du jour.
Ce n’est que bien plus tard que vous saisirez qu’il est impossible d’y échapper, à pied, en vélo, en train ou en bus et que les prévisions météorologiques sont votre meilleure alliée. La voiture trop astreignante à la ville reste cantonnée aux week-ends.

En allant au Metropolitan Art Museum à Tokyo, un grain m’a surprise. J’ai découvert avec enthousiasme le plus vaste parking à parapluies jamais vu jusqu’alors. Le mien ne se trouvant malheureusement pas homologué, je n’ai pu expérimenter ces consignes épatantes. Mais un employé m’a distribué un sac presque sur mesure pour le protéger, ainsi que mon bazar (et le musée !).
Métier unique ai-je pensé, que je ne retrouverai sans doute jamais ailleurs. Les grands magasins quant à eux, offrent un service automatisé. Je n’ai pas pris le temps de disserter. J’ai préféré garder ma reconnaissance pour cet homme qui m’a offert le “V” de “Victoire”, des mots de français touristique et un jeu complice d’une seconde avec l’objectif.
A mon retour dans le train, j’ai croisé une élégante dame en kimono. Je l’ai admirée, de la tête aux pieds, et jusqu’à ses geta, en plastique.

De son côté, Laurent est revenu renversé. Les jours pluvieux, un agent se poste avec un parapluie pour protéger les clients du ciel, interstice entre l’abris et le bus qui l’emmène jusqu’à son bureau.

Il n’y a que les corbeaux, fléau des grandes villes, qui osent maugréer tout fort.
Aussi rusés que l’homme, ils guettent ses déchets, pullulent sans prédateur, profitent des nombreux parcs, volent en troupeau, grosses taches noires hitchcockiennes dans le ciel. Ils annoncent l’aube de leur cris rugueux et fracassants, agitent le quartier et tous les sommeils. Je les vois se battre avec les chats. Et ils tiennent tête à nos filles qui veulent les chasser de notre balcon quand ils y croassent sans gêne à leurs oreilles. Ils donnent l’alarme de coups d’ailes et de “Kâ”, “Kâ” “Kâ” rauques et inquiétants dès que je franchis notre impasse. Je leur lance, moi aussi menaçante : “Et oh ! Moi aussi je suis chez moi.”
Un moins futé que les autres s’est embouti dans la fenêtre de notre chambre. Je l’ai cru assommé. “Ah le c– ! me suis-je écriée. Ce n’est pas vrai qu’ils vont me transformer en croque-mort !” L’affreux volatile est reparti mécontent, en grognant de plus belle.

J’écoute ces maudits. Ils me disent le temps et l’humeur. Aujourd’hui, ils râlent sans s’arrêter “Kâââââ”, “Kâââââ”, et se plaignent et ne connaissent aucune politesse. L’un élabore des rase-mottes nerveux devant ma fenêtre. L’autre me toise sur un fil. “Qu’est-ce qu’il y a ?” lui jeté-je. Deux autres dégoulinants tentent de trouver une place sous le toit de notre voisine et surveillent le passage des poubelles. Le camion tarde trop. Vaincus par l’averse, ils abandonnent finalement, puis se taisent. Résignés, le quartier redevient calme. Encore des cris de-ci de-là émergent, dernières contrariétés à endurer.

Je peux écouter la pluie tomber. La maison a fraîchi, je referme les fenêtres et je tire les rideaux. J’enfile des chaussettes et enfin, je termine cet article.  

(1) Où je vais, d’où je viens, Jacques Prévert
(2) Tsuyu : littéralement « la pluie des pruniers ». Elle s’étend du début du mois de juin à la mi-juillet et concerne tout le pays, à l’exception d’Hokkaido. La seconde saison des pluies, Akisame, se déroule de la mi-septembre au début du mois d’octobre,  souvent accompagnée de typhons.
(3) Socques

7 commentaires sur “Où je vais, d’où je viens

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  1. La consigne à parapluies fallait y penser! mais c’est quoi la norme pour un parapluie au Japon? Encore un bel exemple de leur sens du service. Le distributeur à sacs à parapluie et le gars payait à abriter les voyageurs je trouve cela aussi formidable.
    Sinon j’espère que la pluie ne va pas durer trop longtemps car tu m’inquiètes un peu à parler aux corbeaux…

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou Cath !
      Merci pour ton message ! Toujours fidèle !
      La consigne à parapluies, pour les parapluies dits « longs ». Pour les rétractables comme le mien, dans le sac en plastique, car destinés à voyager avec son propriétaire. Tout un truc.
      Oui, c’est avec la pluie, que je mesure une fois de plus l’organisation et le service à la japonaise… Époustouflant et si agréable à vivre.
      Quant aux corbeaux, je ne m’explique toujours pas pourquoi j’en parle et je leur parle… Trop présents ce jour-là ! Mais pas d’inquiétude !!! Les animaux du quartier, ça me connaît !!! Voir le prochain article.
      Grosses bises et à très vite !

      J'aime

  2. La consigne à parapluies… ils sont vraiment forts ces japonais..
    Les couleurs des bottes de pluie et des parapluies égaient un peu ces tristes journées !
    Je suis d’accord avec Catherine, tu m’inquiètes aussi à parler aux corbeaux !!

    Aimé par 1 personne

    1. Hi Nelly !
      Bien vu, les parapluies et les bottes pour les enfants. Si colorés ! J’adore ! Je trouve les enfants trop mignons quand il pleut.
      Ah les corbeaux… Après mon article, l’un d’eux a fait du rase-motte au-dessus de ma tête alors que je rentrais ma poubelle. Ils sont un vrai fléau (nos pigeons en bien plus sales, intelligents et désagréables). Depuis, j’essaie de les prendre en photo pour vous les montrer… Evidemment, ils ne se laissent pas faire, les bougres !!! Mais je n’ai pas dit mon dernier mot. Je suis obligée de leur montrer qui est le maître… Ça me fait du bien. Comme dans la pub : « C’est qui le patron ? »
      A très vite et grosses bises !

      Aimé par 1 personne

  3. J’ai un peu de retard dans les lectures, je me mets à jour avant notre café la semaine prochaine 🙂
    Je connaissais les sacs plastiques à l’entrée des malls (Singap) mais pas les parkings à parapluie, impressionnant ! Je file lire les 2 autres articles. Bises

    Aimé par 1 personne

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