Des cartes postales

Nous retournons en France dans deux semaines exactement et pour six semaines. Nous préparons notre voyage depuis longtemps et d’une certaine manière, nous faisons nos aurevoirs.

Le Japon n’est pas mon pays. Son sang ne coule pas dans mes veines, son sol ne m’a pas vu naître et je ne parle pas sa langue. Je suis une “gaijin” (1), une étrangère. Et pourtant, c’est ici devenu chez moi, pour ces quelques années qui représenteront sans doute une courte parenthèse.
C’est ici que se trouvent ma famille, ma maison et mon lit, mes affaires, ici que se heurte mon quotidien, l’école, le français, la vie domestique – la cuisine et les courses, le ménage et le rangement, les lessives et les poubelles. Ici que se forment de nouveaux liens, de nouveaux projets. C’est ici que nos rêves se réalisent.

Avant de repartir pour la France, comme en mars (2), je retourne sur mes lieux et je vais voir plus loin. Je suis une touriste. Je voulais voir le Mont Fuji de plus près et Tokyo de plus haut.

Les pluies se sont dispersées pendant la nuit, poussées par de violentes rafales. Ce dimanche, nous avons mis un cap improvisé sur Hakone, sur les bords du lac Ashi.
Après un déjeuner kitsch, nous avons déambulé depuis l’embarcadère à croisières et boudé les bateaux – pas le pied marin avant-hier -, passé le musée Hakone Ekiden consacré à une célèbre course universitaire – nous n’étions pas sportifs non plus -, passé le poste-frontière de 1619, qui devait taxer et filtrer les marchandises, les armes et les femmes – celles des vassaux du shogun qui devaient rester à Edo (3) – encore moins historiens -, passé aussi le parc Onshi. Pas l’âme verte.

Nous voulions les bords du lac, les vagues formées par le vent, les nuages, les vues sur le Fuji, les frêles embarcations, les cygnes colorés, les pêcheurs, les dormeurs, des souvenirs, des photos avant notre séparation – L. nous rejoindra à la fin du mois de juillet -, des chemins sans buts dont on ne sait où ils s’arrêtent, des paysages qui se suffisent.
Nous avons atteint le sanctuaire Jinja de 797 et son portique qui lui répond sur les berges.

Des cèdres à perte de vue, des collines et des montagnes. Où étais-je ? En Suisse ? En Autriche ou en Allemagne ? En Italie ? Des lacs, Léman, Côme, la Forêt Noire ? Un ciel et l’eau bleue de la Méditerranée. Mon esprit tentait une fois de plus de recoller des morceaux venus de loin. Un cratère et des bateaux de pirates – si les guides le disent -, des rouges, des prières, des gongs et des claquements de mains d’Asie, des histoires de dragons, des déjà-vus, et des pas qui n’ont d’autre but aux pieds que de les mettre l’un devant l’autre et découvrir du pays. Une carte postale.

Puis des bouchons pour rentrer. Mon cerveau voit clair. L’Ile-de-France ! Je me retrouve.

Je suis allée à Tokyo. Et j’ai pris quelques photos. Une dernière image que j’emmène dans mes valises. Les fameux contrastes. Suis-je d’humeur à lutter contre des généralités ?

Certains expatriés partent, souvent avec beaucoup de tristesse. Je n’ose penser à l’avenir. Ni me retourner sur le chemin parcouru. J’aimerais rester suspendue entre l’eau et le ciel. Mais il reste mon travail et mes destins. Avec eux, je peux toucher la terre, traverser le temps et les frontières.

Au bout de ces pensées, de cet article encore raturé, de ma nostalgie en cavale, mon premier cafard estival, long comme mon petit doigt jusqu’à la phalange, m’est apparu. Retors, rapide, gras et noir, quand je fermais mon lave-vaisselle. Je n’ai pas moins crié, ni moins gesticulé que toutes les hordes de barbares à l’assaut des troupes de Marc-Aurèle. J’ai mesuré mon ennemi, et lâche, voulu fourguer la besogne à mon homme, absent. Attendre longtemps et cohabiter. Il ne reste que la résignation, des prières au ciel et le courage : j’ai sorti mon aérosol.

Mes jolies cartes postales ont disparu tout à coup. Mes vagues à l’âme aussi. Les cafards se trouvent bien ici, dans ma maison.

(1) Littéralement « personne de l’extérieur », terme japonais pour désigner les étrangers au Japon.
(2) Voir l’article Back to France
(3) Ancien nom de Tokyo

9 commentaires sur “Des cartes postales

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  1. Merci de nous partager ces jolies cartes postales. Un premier air de vacances … il ne manque que la photo de ce cafard que tu as, telle une samouraï (pas sûre que le féminin existe), pourfendu. Mais il aurait fallu pour cela dégainer plus vite que l’éclair et l’aérosol et le smartphone. Des choix il faut savoir faire (comme l’aurait dit, mieux que moi, Maître Yoda). A très bientôt, J’ai hâte….

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    1. Des choix il faut savoir faire oui. J’ai bien tenté la photo ! Mais le bougre était rapide et tentait de s’enfuir… Alors, alors, entre le smartphone et l’aérosol, j’ai préféré le bon aérosol. Et je t’avoue, je préfère ne pas rencontrer une autre opportunité d’en photographier un… Je garde en n°1 les corbeaux 😉
      Merci, grosses bises, hâte aussi !!!
      Signé : la samouraï aux aérosols

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  2. Superbes photos !
    Bon, pas les petits bateaux en forme de cygnes, ça, c’est super kitsch !! Ca pourrait faire un chouette activité teambuilding, ça !! 😉
    Je ne me lasse pas de découvrir le Japon à travers tes articles et tes photos, merci de continuer à me faire voyager !!

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou Nelly,
      J’avoue le teambuilding façon cygnes colorés et kitsch, cela m’a bien fait rire. Je vous ai tous imaginés !!! Fous rire garantis 🙂
      Et je suis toujours aussi heureuse de vous faire voyager avec moi. C’est un grand plaisir de partager mes découvertes.
      Aujourd’hui, je prépare une sortie qui devrait plaire à Pauline… mais chuuuuuttttt !!!
      Grosses bises

      Aimé par 1 personne

  3. très belles photos, endroit magnifique. Vous aurez le temps d’y retourner pour une balade en barque ou à cygne.
    Ton texte me donne la banane à l’idée de te revoir. Chouette c’est pour bientôt !!!

    Aimé par 1 personne

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