« V » de Victoire

Trente-trois degrés aujourd’hui, ressentis trente-sept. Trente et un demain, ressentis trente-neuf. La nuit, ressentis vingt-neuf degrés. Trente et un cette nuit. Suis-je optimiste ou d’une humeur ergoteuse en affirmant que nous avons perdu deux degrés en moyenne, comparés à la semaine de notre retour au Japon ? Dimanche quinze septembre, premier jour annoncé sous la barre des trente degrés. La météo n’a rien à voir avec le sujet de cet article et je l’écris pourtant. Ou peut-être, elle offre des occasions de briller.

Dans la fournaise de l’été qui s’étire, je brandis le « v » de victoire.

Vendredi, animée par les résolutions de la rentrée, le spectre de ma grand-mère, dépendante toute sa vie du permis de mon grand-père, et des images idylliques et toujours vivaces de baroudeuse, la to do list pimpante, « Plus vite c’est fait, plus vite c’est coché, et au suivant », et après une rasade préventive de Rescue (1), j’ai conduit seule pour la première fois. « V » de victoire.
« Non maman, je ne veux pas que tu nous emmènes à l’école en voiture.
– Mais il pleut des trombes d’eau !
– Oui, mais j’ai peur pour toi. »

Deux kilomètres à tout casser et j’énumère les obstacles qui m’attendent.
– La route, je la connais. Déjà faite avec L. La rue étroite après l’école et le virage en épingle, je sais que la Lafesta passe.
– La conduite à gauche. A gauche, trop à gauche. C’est fini. Je me l’avoue, ce qui m’effrayait le plus s’avère somme toute le moins difficile.
– Les piétons rois (2). Celui fauché à quelques kilomètres heures s’il n’y avait eu la vigilance de L., reste une vision de massacre. Personne ne m’y reprendra.
– Les vélos de maman ou de papa, électrique, un enfant devant et un enfant derrière. Il pleut. Je croise les doigts pour ne pas les rencontrer. Parfois à contre-sens. Encore des rois.
– Une promesse solennelle. Celle de ne pas ronchonner après les poteaux électriques sur des trottoirs imaginaires, délimités par une simple bande blanche, dans le meilleur des cas.
– Les règles sur l’autoroute. Il n’y en a pas sur mon chemin.
J’oublie de penser aux irruptions potentielles de voitures, feux de détresse en fête, stationnées sur le côté de la route et entravant la circulation – très ordinaire -, de camionnettes qui déchargent leur contenu ou d’employés des compagnies de livraison qui marchent sur la chaussée avec leur chariot. C’est légal, pénurie d’espace oblige.
Les feux, horizontaux, à l’opposé des carrefours. Je gère. Les flèches, je gère. Ou je le crois.
Les démarrages en côte. C’est l’affaire de la Lafesta automatique.

« C’est bon les filles ?
– Oui.
– Allez ! C’est parti. »
J’oublie de passer la position « D » pour « Drive ». Je recule un peu plus.
– Ah non, ce n’est pas parti ! »
Nos filles éclatent de rire. J’ai manqué d’emboutir le mur de la maison. Pas de voisins à l’horizon. Allez ! C’est parti cette fois.

Maintenant je bougonne :
« Les filles, j’avais dit de partir plus tôt. Il y a trop de voitures sur la route. Vous ne vous dépêchez pas assez le matin.
– Mais maman, c’est toujours comme ça les matins d’école. Il y a toujours beaucoup de voitures sur la route. Qu’est-ce que tu crois ? »
Je me parle à moi-même : « Tu es vraiment de mauvaise foi. » Notre arrivée le confirme. Nous sommes les premières dans la file des voitures garées devant l’école. Je fais des grands gestes de triomphe, les bras levés au ciel, et je suis fière de moi : j’ai démontré une grande leçon de courage à nos filles.

Aussi heureuse qu’un enfant qui fait du vélo sans les roulettes pour la première fois, mon indice de confiance se place très haut ce vendredi-là. Au café d’accueil des parents d’élèves, je me trouve dans une grande forme sociale. Et malgré la pluie, je refais le parcours à pied, pour livrer quelques photos commentées.

Ce samedi, je réitère mon exploit en rentrant du supermarché. Et je pile à un carrefour, le feu vert au-dessus des têtes, alors que les voitures me précédant filent. Les conducteurs face à moi font la leçon à l’aide de klaxons pourtant discrets habituellement. Je n’ai pas la priorité. 

Tout en écrivant cet article, je potasse quelques spécificités du code japonais : « Pour les automobilistes qui tournent à droite, en l’absence de flèche sous le feu principal, vous devez vous avancer jusqu’à la limite du marquage au sol et attendre qu’il n’y ait plus de voitures allant tout droit dans la file d’en face. » Maudits feux et maudites flèches à n’y rien comprendre. 

Lenteur et patience sur les routes japonaises. Il faut du temps pour se défaire des usages. La circulation que je trouvais en France rarement courtoise me paraît aujourd’hui bien fluide. Après tout, ajouté-je encore pour moi-même, quel est celui qui n’est jamais tombé après sa première fois sans roulettes ? Certainement pas moi. Et le plus dur reste sans doute de se remettre en selle.

  1. Voir l’article Jet lag : comment je suis devenue une anti-héroïne
  2. Aux carrefours, alors que le feu est vert pour les automobilistes, il arrive très fréquemment de devoir laisser les piétons traverser au passage clouté avant de pouvoir tourner soi-même. Par ailleurs, les Japonais traversent avec confiance : bien souvent, ils ne regardent ni à gauche, ni à droite, sûrs de leur priorité.

8 commentaires sur “« V » de Victoire

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  1. Trop drôle et une belle victoire! Bravo !!! ça ne donne pas envie tous ces panneaux inconnus. Peut-être un jour tu me conduiras sur ces routes bizarroïdes nippones… crise de rire en perspective… j’en rigole d’avance et fais un voeu. Bizzzzz

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou Cath,
      Ton message m’a bien fait rire en retour. Je te confirme qu’il y a un bon potentiel de fous rire (nous gardons en mémoire les histoires de GPS)… Et je rirai plus encore accompagnée 😉
      Alors, j’espère que ce vœu se réalisera… vite !!!
      Bises

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  2. Alors là, chapeau !
    Ça n’a pas l’air évident du tout du tout… surtout les feux… et puis ces poteaux sur la route ?!
    une vraie aventure dis donc !! J’ai adoré cet article… et cette expérience !
    Le rond-point de l’Etoile doit être inconcevable pour eux…
    Bravo en tous cas pour cette belle victoire !!
    Je t’embrasse.

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    1. Re coucou Nelly,
      Oui, très TRÈS bien vu Nelly, les ronds-points et qui plus est, celui de l’Etoile !!!
      Je n’en ai pas encore vu un seul ici au Japon ! Incroyable ! Le manque d’espace, j’imagine. Et les investissements nécessaires, peut-être (compte-tenu des tremblements de terre ???)…
      Toujours est-il que lors d’un prochain passage en France, j’irai bien me faire une petite virée à l’Etoile avec ma Dacia Sandero sans clim. dont j’ai souffert tout l’été en France… une vraie histoire d’amour les voitures et moi 😉
      Grosses bises

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  3. Quelle aventure !
    Pas simple en effet.
    C’est certain qu’il y a de quoi se tromper !
    Aller ! Courage ! Un peu tous les jours et tu vas devenir une super nipponne du volant 🤣🤣🤣

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Stéphanie !!!
      Oui, je ne vois pas d’autres solutions que de conduire d’abord deux kilomètres, puis quatre, puis, puis, puis…
      Un retour à la conduite accompagnée et au permis… Je ne l’aurais pas cru !
      Bises et bon week-end !

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  4. Coucou,
    Je comprends ta réticence!! Bravo d’avoir relevé le défi!
    Il faut continuer, petites portions connues puis petites tronçons un peu plus longs, puis un peu moins connus… Tu vas devenir une « as du volant »!
    Bises

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    1. Merci Fred ! C’est mon but ! L’as du volant à Yokohama. Depuis, je suis allée et retournée seule depuis notre club de sport…
      Vendredi : nouveau challenge. Emmener notre fille cadette chez une amie à une adresse inconnue. Gloups !!!
      Et le Picard de Yokohama me tente bien… Oserai-je ? Oserai-je ?
      Bises et à bientôt de tes news.

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