Cerisiers contre trèfles

C’est dans le salon de coiffure de Chika que j’ai assisté à la seconde mi-temps des trèfles contre les cerisiers. Coupe au bol, pantalon vert foncé léger, plis hauts, bottines en cuir, pull gris aérien. Cette femme d’une cinquantaine d’années tient ce salon seule et coiffe seule. Chika se révèle difficile à apprivoiser. Elle ne propose une carte de fidélité qu’au deuxième rendez-vous. Au premier, vous restez encore un traître. Au premier, pas de massage du crâne non plus, malgré une offre détaillée sur son site. A prendre ou à laisser. Elle jauge. Par la suite, son agenda l’a toujours permis.

Chika représente un choix. Elle intègre la catégorie des foreigner-friendly hair salons, parle anglais, a travaillé à Londres et maîtrise le cheveu caucasien. Son salon se montre très simple : un canapé orange pâle, deux postes de coiffage et deux bacs à shampoings, deux ou trois fauteuils jaunes, pâles aussi, du bois et des plantes. Le comparatif sur internet est sans appel :
« C’est une surprise que cet endroit ne soit pas encore mondialement connu. La styliste anglophone s’est entraînée avec les meilleurs des meilleurs en Angleterre. » (1)

Sous le miroir, la cliente profite d’une télévision qui passe des soap-films : Bridget Jones baby que vous prenez à la trente sixième minutes par exemple, en fonction de l’heure de votre arrivée. A mon second rendez-vous, je fus témoin sans manière de l’entretien de Bridget avec sa gynécologue supposée déterminer le père de son futur bébé.

Samedi en huit passé, rugby. Le temps que Kenki Fukuoka réalise son essai le long de la ligne de touche (2), Chika et moi discutons, comme dans tout salon. Quel sport se trouve le plus populaire en France, le football ou le rugby ? Et au Japon ? D’abord le baseball, puis le football (3) puis le rugby. « Mais avec la coupe du monde au Japon, le rugby devient plus populaire. Même si nous ne comprenons pas toutes les règles, c’est fun. Même mes copines s’y mettent. » (4) Chika continue de commenter, la nationalité des joueurs, pas japonais pour la plupart (5). Oui mais. Au Japon. Vous savez. Un gaijin (6). 

Avec une couleur sur les tifs, des pochons sur les oreilles, enturbannée dans du plastique et la tête sous un casque à orbite chauffante, j’assistai, les poings serrés malgré moi, à l’exploit des blossoms. 16 – 12. Chika, courbée sur le dossier du second fauteuil avait le nez collé à la télévision et s’exclamait. J’avais complètement disparu du radar.

L’orbite sonna, l’heure du shampoing et du massage. Il s’effectue ordinairement à l’arrière du salon. Mais pour la circonstance, je fus installée à nouveau devant la télévision. Mes épaules et mon crâne devinrent les gadgets de ma coiffeuse. « Si la pression est trop forte, vous me le dites. » Gagnée néanmoins par une détente que j’avais décidée envers et contre tout, les yeux fermés et le menton dodelinant sur le buste, j’entendais des
« ooooohhhhh ! » Chika les mains sur mes épaules, les méninges dans le match, s’arrêta soudain de masser. Impossible de garder les yeux clos et la tête lourde, le Japon marquait à nouveau. 19 – 12. Et de m’enthousiasmer avec Chika et saluer la performance sportive. « Si j’avais su, j’aurais apporté des bières, pensé-je. C’est vraiment dommage ! » Fin du match et explosion de joie : « Ooooohhhhh! Japan won Ireland! I can’t believe it! » Je reçus en direct ce que tous les journaux titreront à peu près le lendemain. 

Direction le bac à nouveau, position allongée, pour le confort jusqu’au-boutiste de la nuque. Mes cheveux furent enveloppés dans une poche reliée à un tuyau chauffant qui dégageait de la vapeur et une forte odeur de cannelle, l’huile essentielle que j’avais choisie à l’aide d’un organigramme : avez-vous les cheveux sec actuellement ? Oui. Non. Avez-vous des allergies ? Oui. Non. Etcaetera. Etcaetera. Je fermai les yeux. Je sombrai. Le match était terminé, assurément je le pouvais enfin.

Chika en profitait pour fourgotter je ne sais quoi. J’étais la dernière cliente du jour et elle mettait de l’ordre dans son salon. Elle mit de la musique. Queen. Another one bites the dusts.
« Encore un qui mord la poussière
Encore un qui mord la poussière
Et un autre parti, et un autre parti
Encore un qui mord la poussière
Hey, je vais te chercher aussi
Encore un qui mord la poussière »
Je fus prise d’une inextinguible envie de rire, rejoindre Chika et danser. Tant pis une bonne fois pour le massage ayurvédique.

Je payai et souhaitai une bonne soirée. J’espérai que Chika fêterait la victoire. Et sortis dans la nuit. En passant devant la vitrine éclairée, je la regardai à son comptoir et la saluai d’un grand geste. Elle fit de même.

J’avais le sommet du crâne foncé et conservais les cheveux délavés par l’été. « Ah mince ! C’était pourtant évident. En France. » Mes boucles s’étaient transformées en crinière. « De lion » avais-je écrit au début. « De rock star », j’écris aujourd’hui. Aucun débordement de joie dans les rues, pas de voitures klaxonnant, pas de supporters assis aux fenêtres, brandissant le drapeau nippon. Rien.

J’ai hésité à raconter cette histoire au lecteur. L’intéresserait-elle ? Ne fallait-il pas, avant, le balader à Shinjuku Gyoen, pour changer ? Je doute pourtant de pouvoir un jour transposer Chika en France.

J’hésite encore. Dix jours de retard sur l’actualité. Depuis, j’ai lu partout que dimanche passé, « les Bleus n’ont impressionné personne face aux Tonga » (7). A dix-sept heures samedi dernier, je suis allée à notre club de sport voir le match Argentine – Angleterre car nous n’avons pas la télévision japonaise. Et j’ai assisté à une magistrale dérouillée pendant que L. travaillait à la maison. « C’est vraiment dommage, me suis-je dit à nouveau. J’aurais dû prendre un rendez-vous chez Chika. »

Je finis cet article en écoutant Queen. J’ai une pensée pour les cherry blossoms, pour la rose, pour les bleus. Et par dessus tout, pour les mordeurs de poussières.

 

  1. Foreigner-Friendly Hair Salons in Yokohama, Liiife
  2. Avec franchise, je m’aide de L’Équipe.
  3. « Soccer » en anglais
  4. Rugby catches hearts of host nation’s females, The Japan News
  5. Coupe du monde de rugby 2019 : le Japon et sa « légion étrangère » créent la surprise face à l’Irlande, Le Monde
  6. Gaijin : étranger
  7. Courrier international

6 commentaires sur “Cerisiers contre trèfles

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    1. Ah ! Le suspens. Cacher ce que l’on devrait dévoiler… 😉 Rien d’extraordinaire. As usual. Juste un peu plus électriques et incontrôlables… Promis ! La prochaine fois, juste pour les yeux des ww 😉
      Bises et bonne continuation surtout !

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