Typhoon Hagibis

Il a fallu du temps à mon esprit pour qu’il se prépare. Pour moi, le onze octobre, c’est le jour anniversaire de notre départ. Le douze, celui de notre arrivée. L’oktoberfest bat son plein à Yokohama. Son festival de jazz est programmé les douze et treize. Dimanche, nous allons à Ikebukuro avec une amie pour un festival d’automne. 

Mardi soir, la nouvelle tombe, poussée par la coupe du monde. L. en Europe me rassure : « très affaibli en arrivant sur Yokohama. » Pas pire que Faxai. Déjà exceptionnel dans le Kanto. Passé presque inaperçu. Mais le rugby, les annulations, les supporters, les comment et les pourquoi. Mercredi, rencontre avec quelques expatriés. Il y a un fond de panique. Un « monstre » avec « un grand œil spectaculaire, parfaitement rond » (1). Des informations divergentes. De toutes les façons, il n’y a rien à faire. Une affirmation. Partir ? Notre fille aînée revient d’expedition avec l’école vendredi à seize heures. Impossible de quitter le navire. C’est en nous.

Jeudi, reconnaissance des deux zones d’évacuation de notre quartier, des écoles primaires. Les dames sur place rassurent : « Ce sera ouvert si vous recevez un avis d’évacuation de la mairie. » Que nous recevrons, compte tenu des précipitations annoncées. Mais ne pas sortir en pleine tempête. Aujourd’hui, j’apprends qu’elles seront ouvertes demain à partir de midi. Je récupère des allumettes. Nous avons des bougies. Je compte nos bouteilles d’eau en stock. Trois litres d’eau par jour par personne pour trois jours. Insuffisantes. Pas de lampe torche. Faire des courses pour ce week-end sans sortie. J’installe l’application Windy. Je veux des informations, des chiffres. Et mes propres conclusions.

Au OK store à huit heures quarante ce matin. Le parking était plongé dans le noir et j’étais seule. Evidemment, les horaires : de dix à vingt et une heures. Huit heures trente – vingt heures dans notre vallée. Cela fait pourtant un an aujourd’hui que nous sommes partis. J’ai effectué le deuxième trajet dans les bouchons. Évidemment, la même idée.

Face aux potentielles pénuries, les priorités. L’eau potable. Les lampes et les piles. Les réserves. Pour l’eau, encore un amoncellement. Les dernières lampes du rayon, épuisé. Les dernières piles avec les confirmations de la vendeuse, transpirante à dix heures trente du matin. La journée s’annonce longue. Pour les réserves, une heure dix d’attente aux caisses. J’avais enclenché le chronomètre. Un record personnel.

Le supermarché avait réquisitionné tous ses employés. Un binôme aux caisses, hommes et femmes. Le premier scanne l’article depuis le panier rouge, l’autre organise la tetris dans le panier vert et s’occupe du paiement. Les courses ordonnées dans le panier vert, vous pouvez les ranger dans vos cabas en vous installant sur des plateaux prévus à cet effet.

Une heure dix. La queue rangée sur la droite dans un premier rayon, l’allée centrale, puis un deuxième rayon, jusqu’à la poissonnerie. Et ainsi pour toutes les caisses. Les espaces de circulation laissés libres au point qu’il est impossible sur mes photos de deviner que le magasin est pris d’assaut. Pas de fièvre, pas de bousculade, pas de petits malins à garder à l’oeil. Même les mamans font la queue avec leur jeune enfant, sans un pleur, un cri, une impatience. Le petit assis dans le panier de course ou endormi dans les bras. Un monsieur âgé dans un fauteuil roulant, son panier sur les genoux, indique à son épouse l’endroit où prendre la queue. J’étais déjà arrivée à quarante cinq minutes. Attendre est le lot de chacun et chacun porte son fardeau, en silence de préférence.

J’ai eu le temps d’éplucher les rayonnages des condiments. « Tiens, j’essaierais bien ce sel-là. » J’ai enfin trouvé les conserves de maïs, de champignons pour le filet mignon, et des olives. Les sauces instantanées dans des emballages criards. Les éponges Winnie l’ourson et Mickey. J’ai eu le temps de réfléchir aussi. A l’état du monde. Faut-il livrer mes conclusions sans appel ? Météo France explique : fréquence des cyclones de catégories trois, quatre ou cinq et réchauffement climatique. La science. La science. Les études, les calculs, les simulations. Apparemment, elle ne peut rien. Greta Thunberg. « Non, mais. Tu es sérieuse ? »

Oui. J’ai pensé à l’oeuvre du déni. J’ai supprimé le mot « criminel ». Trop inquiétant, trop alarmiste, trop Greta. J’ai appris que tous les expatriés avaient fait leur course jeudi. « Ah oui. Je n’en ai pas croisé un seul aujourd’hui. » J’ai appris qu’au OK store de Minato Mirai, il n’y avait plus d’eau vers midi. Il n’y avait plus de pain de mie (2) dans le mien. Je suis cette fois les recommandations du gouvernement australien (3). Froid dans le dos. Remplir notre baignoire d’eau. Les volets des baies vitrées sont déjà fermés. Nous dormirons dans le salon. Pousser la bibliothèque. Dans le cas d’un fort tremblement de terre. Rassembler les papiers, les bijoux, les vêtements chauds si nous devions évacuer. Quoi d’autre encore ? Recharger les portables et les batteries. Dire à nos filles que nous sommes en sécurité dans notre maison et rester calme, ma bouteille de Rescue et moi. 

Je regarde à nouveau les prévisions. Et je suis persuadée que tout cela sera inutile. Je ferme mon esprit aux alarmistes, à la presse à sensations, à ceux qui disent  « On ne sait pas. » Je m’attends à aussi puissant que Faxai et plus long. Avec bien davantage de précipitations. Et la hauteur des vagues. Plus préoccupantes selon moi. Mais nous pouvons encore nous chanter nos berceuses et nos illusions. 

J’aurais voulu vous emmener vous promener. Finalement, toujours la même ritournelle à chaque typhon, cyclone, ouragan.  Mais je veux remercier tous ceux qui nous envoient des messages et pensent à nous.

Il pleut par intermittence. Il est bientôt minuit et je vais dormir.

 

  1. Severe weather Europe.
  2. Tous fous du pain de mie japonais.
  3. Surviving Cyclones: Preparation and Safety Procedures.

8 commentaires sur “Typhoon Hagibis

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  1. Gros bisous ma belle et bonne nuit. Vivement dimanche. Donne nous des nouvelles ! Je n’ose imaginer le bazar au Auchan du coin dans pareille situation. Là on a effectivement l’impression que c’est « a day as usual ». Et (oublies la photo n°2). Je pense à toi et à tes filles. Plein de bises

    Aimé par 1 personne

    1. Merci ma belle. Je te sais proche et à côté de nous. Et ton sang-froid est très rassurant. Comme toujours 😉
      Oui, même Noël chez nous, c’est pire qu’un jour comme hier au OK store de Shinyamashita à Yokohama. Et tu vois, dans ces situations, je suis bien contente d’être autonome avec ma voiture !!! Il fallait vraiment le faire.
      Je vous envoie des nouvelles et je me fis au site Japan Meteorlogical Agency.
      A très bientôt et grosses bises, bon week-end à toi !!!

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      1. Mon message hier soir n’est pas parti (ou pas arrivé ?). Je retente donc ce matin de t’écrire que je pense très fort à toi, les filles, ta baignoire remplie d’eau, ta maison aux milles bruits de tempête…
        Bref : hâte de rouvrir le blog et de lire ton nouvel article « cette petite pluie nous a fait du bien » ou bien « La victoire de Rescue sur Hagibis »…
        Énormes bises

        Aimé par 1 personne

      2. Merci Delphine pour tes pensées !!! Qui me touchent !!! Tu as bien vu 😉 : la victoire du Rescue ! Et j’ai ajouté un mélange de mon cru, une petite bière par là-dessus. Calme assuré. Détachement et envie de dormir. J’espère que tout va bien de ton côté. Énormes bises et à bientôt.

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    1. Coucou Emilie,
      Merci beaucoup pour ton message et tes pensées !!! Le monstre a soufflé, est passé et nous décompressons. Il faudra sans doute quelques jours.
      Merci encore et j’espère que tout va bien pour vous.
      Énormes bises et bonne continuation.

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  2. J’ai lu dans le désordre, donc je sais que tout va bien.
    Ils sont forts ces Japonais… Ici, une grosse promo sur le Nutella et c’est la foire !!!
    Contente que vous alliez bien.
    Bises

    Aimé par 1 personne

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