Le sort de Shimoda

Mais de l’inconnu, nous n’avons rien su. L’homme, l’ami de surf de Jeff
– « pote » serait-il indiqué ? -, selon nos meilleures hypothèses, est parti. Sans doute très tôt le matin. Nous n’avons rien entendu malgré nos oreilles aux aguets. Il a aussi bien pu attendre que nous quittions la maison vers onze heures. Certaines personnes auraient su en toucher quelques mots adroits à Jeff. Mais malheureusement, ici s’arrête notre thriller. Grâce à un commentaire d’une amie, je sais que je tiens là le début d’une bonne histoire. Et que notre silence en fait partie.

Ce qui n’est pas écrit, risque tôt ou tard l’oubli. Mercredi 22 octobre était annoncé la plus belle journée de notre séjour. Nous avons tenté la plage la plus au nord de Shimoda, Shirahama au sable blanc, suffisamment rare pour le noter, et rendez-vous des surfers. Trop de vagues et trop de dégâts après les typhons. Direction la plage la plus au sud. Toji beach. Nos filles se sont baignées. Le Pacifique. Pas assez remis de notre nuit pour nous rouler dans le sable et « goûter » la mer. L’insouciance dont sont capables les enfants.

Un déjeuner au café Mellow, cuisine hawaïenne et BBQ, riders rencontrés. J’y ai dégusté les meilleures crevettes à l’ail jusqu’à ce jour, en oubliant de prendre une photo. 

Shimoda. Ère Edo. Politique sakoku, littéralement « pays cadenassé ». Les Russes, les Anglais, les Américains souhaitent commercer depuis longtemps, faire escale et se ravitailler sur leurs routes maritimes. Les Nippons disent non. Pas d’Occident. Contrôle du commerce, contrôle des ressources. Le 8 juillet 1853, l’amiral Perry débarque dans la baie de Tokyo, au large d’Uraga. Quatre navires de guerre noirs, les kurofune, capables de remonter la baie vent de face grâce à la vapeur (1). Jamais vu ça au pays. Les vaisseaux sont équipés de canons Paixhans, portant le nom de leur concepteur, un français. Perry demande l’ouverture commerciale avec les Etats-Unis. Laisse réfléchir les Japonais. Revient en février 1854. Le 31 mars de la même année, les Japonais se résignent. Le traité de Kanagawa est signé. Deux ports sont ouverts aux navires américains. L’un est Shimoda. L’autre est Hakodate à Hokkaïdo. Perry était alcoolique. Il mourut le 4 mars 1858 d’une cirrhose.

Ce récit m’amène des pensées. Je connais peu les épisodes des relations nippo-américaines. Rédiger le bref paragraphe sur l’arrivée de Perry m’a coûté quelques heures pour recouper les informations et fournir les connaissances les plus exactes possibles. Traîner nos filles dans le musée dédié à ce pan de l’histoire de la ville et du pays m’aurait épargné de nombreuses lectures erronées. Quoique. Le panneau devant le temple Ryōsen-ji à Shimoda mentionne l’événement que je traduis ainsi : « Le 25 mai 1854, dans le hall principal de ce temple, l’ambassadeur plénipotentiaire du Shogunat, Daigaku Hayashi, et le Commodore Matthew C. Perry de la marine des Etats-Unis, conclurent le traité de Shimoda (13 articles), joint au traité de paix et d’amitié entre les Etats-Unis et le Japon (convention de Kanagawa) qui ouvrit les ports de Shimoda et Hakodate aux navires américains et fournit l’établissement d’un consulat dans les deux ports. »

La date du 25 mai 1954 (et non le 31 mars). Tiens ? Mentionne Perry. Tout va bien. L’appelle le traité de Shimoda. Pourquoi pas ? Traité de Shimoda sur internet : premier traité entre le Japon et l’Empire russe. 7 février 1855. Signé au temple Chōraku-ji. Je suis perdue. C’est quoi ce bazar ? Au diable mes tentatives historiques ! 

Néanmoins. La rigueur. Les faits. Temple Chōraku-ji, à côté les seaux et les outils de jardinage adossés à un autel, le linge qui sèche : traité russe. 1855. Temple Ryōsen-ji, les buissons qui montent jusqu’à une pagode, le panneau abracadabrant : traité d’amitié et de commerce américain. 1858. Egalement connu sous le nom de « traité Harris ». Un des traités inégaux, faisant suite à celui de 1854. L’expression viendrait de la Chine. Elle appelle un chat un chat. Victime également. Le traité de Kanagawa, le premier, celui de Perry, l’histoire des bateaux noirs, fut signé à Yokohama. Le document se trouve conservé aux Yokohama Archives of History, dans le parc Yamashita, près de chez nous. Il arrive un moment où il faut bien savoir où nous mettons les pieds. Mais pourquoi tout ce galimatias d’erreurs au temple Ryōsen-ji ?

Je connaissais Pearl Harbor, le 7 décembre 1941. Nous connaissons les 6 et 9 août 1945. La bombe atomique. Hiroshima. Nagasaki. Le Japon avait dit non aux conditions de l’ultimatum établies à Potsdam.
Maintenant Perry. Le 25 mai 2019, Trump fut le premier président en visite officielle au Japon pour rencontrer le nouvel empereur Naruhito. Le 29 mai dernier, des hélicoptères ont stationné au-dessus de nos maisons dans un fracas assourdissant. Ce jour-là, Trump devait être en visite officielle sur la base navale américano-japonaise de Yokosuka, au sud de Yokohama. Il devait en profiter pour faire du tourisme dans notre quartier. Un dialogue de ce genre du haut de son perchoir : « Mr President. Here has been signed the first treaty between the United States and the Tokugawa shogunate. Commodore Perry was the man. » 

Il devient temps de laisser le lecteur déambuler dans les rues de Shimoda, son carrefour Shibuya miniature (2), le port, des temples ou des autels coincés dans des impasses, le monument dédié à Perry, la Perry road et ses canaux, les grosses araignées, les maisons construites de murs Namako (3) ou en pierre d’Izu, le temple Chōraku-ji puis Ryōsen-ji, un lavabo en plein ciel attaché à un tuyau d’arrosage, de jolies maisons et de moins jolies, un bar à pêcheurs. Shimoda ne représente pas une carte postale comme Takayama (4). Shimoda ne trempe pas dans son jus comme Jogashima (5). Shimoda se montre-t’elle authentique ? Si tant est que je puisse définir ce qui l’est de ce qui ne l’est pas. De quel Japon Shimoda se révèle-t’elle ? Ville de pêcheurs, de surfeurs, ville envahie de vacanciers l’été. Ville où flâner au mois d’octobre. La province sans hauteur. Shimoda dit qu’il est bon sortir des grandes villes. Mais Shimoda m’a ramenée à Yokohama. Des énigmes sont résolues et d’autres restent.

  1. Histoire du Japon et des Japonais. Des origines à 1945. Edwin O. Reischauer
  2. Voir Petits démons de nos intérieurs.
  3. Namako kabe : mur (« kabe ») de conception japonaise avec un contraste entre le blanc et le noir. Les joints épais et saillants évoquent la forme d’un concombre de mer, « namako » en japonais. Ces murs sont réputés plus étanches à l’eau.
  4. Voir l’article Hida-Takayama dans les Alpes.
  5. Voir l’article Jogashima dans son jus.

2 commentaires sur “Le sort de Shimoda

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  1. Son ami alors, j’y étais presque !
    Merci pour cette ballade à Shimoda 🙂
    Les filles devaient être ravies de pouvoir se baigner… et il n’y avait pas l’air d’y avoir bcp de monde sur cette plage !

    Aimé par 1 personne

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