Le jardin aux cailloux volants

Dans ma quête de relier des points à Tokyo, je suis allée vendredi à Iidabashi. J’aime bien Iidabashi. Pendant longtemps, le seul mot que j’ai connu avec deux « i », comme cela, d’entrée de jeu. Au début, j’ai cru que c’était Lidabashi. Mais non, il m’a fallu me rendre à l’évidence. Deux « i ». Les Japonais avaient osé. Maintenant que j’apprends leur langue, je ne m’en étonne plus. « Ōkii. » Grand. « Chiisai. » Petit. Des « o » aussi. « Daijoobu desu ka. » Est-ce que ça va ? Mais j’aime le sept. « Nana. » Ou l’oreille.
« Mimi.
» Je ferme la parenthèse. 

Je lis qu’à Iidabashi se trouve le quartier français. Le lycée a quitté les lieux en deux mille douze. Il reste l’institut et une antenne de la librairie d’expression française Omeisha. L’ambassade est à presque sept kilomètres. Prendre en défaut mon guide idéal m’amuse (1). Quartier français. Rien à voir avec un quartier chinois. Je n’y ai remarqué qu’une boutique de chocolats Léonidas. L’urgence avait persisté, j’ai récupéré Je suis un chat (2).

Depuis que j’y passe, un panneau m’intrigue. Koishikawa Kōrakuen. Quatre cent cinquante mètres. Encore un jardin. Et derrière sur un plan, le Tokyo Dome (3), l’ultime but de ma journée.

Je fais la route cette fois. Trois cent yens l’entrée. Deux euros cinquante. Il est onze heures quarante. Je m’arrête au restaurant du parc. J’ai déjà faim. J’éviterai la queue du déjeuner et une visite précipitée. Ces restaurants ressemblent davantage à des cantines améliorées. Ils n’ont certainement pas le chic de la France au même endroit. Mais ils offrent l’avantage d’un repas complet – j’ai choisi un set avec du maquereau – pour à peine dix euros, si vous savez vous passer d’un dessert et d’une boisson. A peine plus cher finalement que mon class’croute coincé entre deux autoroutes. Une eau fraîche sera régulièrement servie dans votre verre. Avec un peu de chance, vous pourrez vous installer à une table face à la baie et au jardin. Allez ! Une fois de temps en temps. A côté de moi, deux salarymen en grande conversation.

Le Tokyo Dome, et à côté, le Tokyo Dome Hotel, mes premières nuits au Japon en février deux mille quatorze. Un pèlerinage que j’ai eu besoin de faire. Je ne pensais pas les voir aussi proches depuis le jardin. J’étais à côté. Ma présence et le Mont Fuji du haut de ma chambre me suffisait.

Les nénuphars se fanent. Les pelouses jaunissent. Une pancarte au bord de l’étang principal : « Kōrakuen », littéralement « jardin de la réjouissance ultérieure », référence à un passage d’un texte chinois (4). Je passe la littérature, l’histoire du jardin, la généalogie de Mitsukuni Mito, son conseiller lettré confucéen Shu Shinsui, quelle ère, quelle dynastie, chinois réfugié au Japon. Ils nommèrent ainsi le parc. Un souverain doit être le premier à se soucier, avant son peuple, et le dernier à se réjouir, après son peuple. Que voulez-vous ? Impossible de retenir mes pensées. Quelques dirigeants, en prendre de la graine. Pourtant, nous en avons un, philosophe. Des érables bordent l’étang principal. Revenir à la fin du mois de novembre, pour les couleurs. Continuer le chemin en pierre. Les traces d’un petit temple, réduit en cendre par un raid aérien de la seconde guerre. Des systèmes de barrage miniatures. D’autres vues. De jeunes touristes amoureux qui campent devant. Je m’impatiente. Ici les iris. L’endroit doit être magnifique en juin. Me le rappeler. Que font ces planches ? Une plantation de riz. Le dur travail de la terre et des paysans à faire comprendre à l’épouse de l’héritier Mitsukini. Dit-on.

Un premier pont remarquable, une allée, puis un cours d’eau et une traversée sur un chemin de pierres. C’est amusant. A droite, un pont rouge dans les arbres. Je retourne m’asseoir sur la berge. A gauche, d’autres pierres. Elles ont sans doute été disposées au millimètre, comme leurs formes ont été mûrement choisies. Elles semblent voler. Je reste longtemps, jusqu’à ce que des photos de mariés viennent me déloger. Mes pensées deviennent moins gracieuses en les croisant. Celles-là non plus, je ne peux pas les retenir. Mais j’ai trouvé mon coin dans ce jardin.

De tous les parcs visités à Tokyo aucun ne me plaisait comme Sankei-en (5) à Yokohama. Je lis parfois que Koishikawa Kōrakuen est l’un des plus beaux de Tokyo (6). Chacun a son intérêt. J’ai visité le jardin extérieur du palais impérial, un samedi gris et glacial de janvier, sans charme, si ce n’est les dimensions et les pierres des douves. Aux empereurs n’en déplaisent. Il reste les jardins intérieurs. J’ai visité Hama-Rikyu, par temps de cerisiers en fleurs. Une carte postale de promoteurs immobiliers. Les gratte-ciels. Désagréables. Malgré tout, la chasse aux canards des Tokugawa. L’étang d’eau salée au gré des marées. La rivière Sumida d’où l’on peut rejoindre Asakusa en bateau. Shinjuku Gyoen et le pavillon coréen comme un aimant (7). L’image d’un jardin japonais. J’y suis retournée pour les chrysanthèmes. Les pas rapides des touristes m’ont déplu. Yoyogi. Des torii (8) et des arbres immenses, des tonneaux de saké et de vin de Bourgogne. Des iris en juin. Un temple, fameux paraît-il. Meiji-jingu. Le plus fameux est que j’ai vu une Ferrari se faire bénir. Ou selon mon interprétation. Le tout petit Mejiro (9). Tout petit. Oui, Koishikawa Kōrakuen est mon préféré. Et selon mon goût, le plus joli de Tokyo. Le plus ancien, un des plus labellisés : « site d’exception » pour la préservation du patrimoine culturel et « site historique remarquable ». Si mes amis ne me croyaient pas pour Sankei-en et voulaient visiter un jardin à Tokyo, c’est lui que je recommanderais.

A Sankei-en, Hara Sankei, riche marchand de soie était aussi mécène prolifique pour les artistes, peintres et écrivains. Mitsukuni Mito goûtait la philosophie. J’ai longtemps et naïvement cru qu’elle protégeait de tout et surtout de la bêtise. En attendant, les arts et la philosophie offrent les plus beaux jardins de Tokyo et Yokohama. Ne vous en déplaise. Faut-il devenir jardinier pour bien philosopher ? 

  1. Tokyo, Le guide idéal, Jérôme Schmidt : « On oublie vite qu’Iidabashi est le quartier français (notamment de par sa proximité avec l’ambassade de France) »
  2. Voir l’article Les artistes de Shinjuku
  3. Avec une capacité de 55.000 spectateurs, stade qui abrite principalement les compétitions sportives de baseball. 
  4. Le Gakuyoro-ki de Hanchuen
  5. Voir l’article Sankei-en
  6. Promenade au cœur du zen, Vivre le Japon
  7. Voir l’article Shinjuku Gyoen
  8. Portail traditionnel japonais, communément érigé à l’entrée d’un sanctuaire shintoïste, afin de séparer l’enceinte sacrée de l’environnement profane.
  9. Voir l’article Les artistes de Shinjuku

2 commentaires sur “Le jardin aux cailloux volants

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    1. Merci beaucoup Stéphanie !!!
      Je me demande si je ne vais pas finir par lasser les lecteurs avec « mes » jardins… Je me pose la question souvent. Et en même temps, sur quoi je tombe ce matin ? Une invitation par une connaissance française à une conférence sur les jardins japonais. Qu’est-ce que je fais ? J’y vais, bien sûr… Puisque les jardins eux-mêmes me poursuivent !!!
      Bises

      J'aime

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