In other words, I love you

La fin de l’année approche. Noël à préparer pour les commerces, le chiffre d’affaires à boucler à son maximum pour d’autres. Avec les nuits précoces, le froid, l’humidité, un ciel gris tenace. Les grèves du mois de décembre. Nous français sommes habitués. Un peu plus de morosité, de fatigue et de visages préoccupés. « Où va la France ? »

Ici pas de grèves. La rue Motomachi se trouve déjà éclairée et son sapin installé, à peine Halloween terminé. Il y a les feuilles d’automne à aller admirer. Les Japonais sont occupés. Depuis le premier octobre, la TVA est passée de huit à dix pour cent. Excepté les abonnements aux périodiques bi-hebdomadaires et les produits alimentaires, toujours à huit pour cent. Taxe de dix dans les restaurants, huit dans le cas d’une vente à emporter. Dix, la bière avec alcool, huit, la bière sans. En échange et à la même date, gratuité de l’école maternelle. A l’échelle du Japon, un coup de pouce à la natalité. Tout cela dans le but de dire quoi ?

L. et moi commençons à explorer les nuits à Yokohama. Ou les débuts. Une trattoria dans une rue parallèle à Motomachi, l’accent chantant de la cheffe Paola. « Grazie mille. » Les italiens de même font traîner les voyelles. Ils les montent et les descendent. Paola supervise les cuisines, le service, recommande, prend les commandes, sert l’eau, le vin, présente les plats en français. Elle s’excuse à son sujet. Elle prend des cours en plus du japonais. Elle sait qu’il lui faudrait travailler davantage. Seulement, elle est trop fatiguée après le service. La burrata fraîche, le jambon de Parme, vingt-deux mois, la roquette. « Enjoy! » La viande, une spécialité de Rome, ici de Venise. Ail, persil et basilic. Le tiramisu, toujours à la carte. Le mille-feuille. Paola s’excuse. Seulement deux fois par mois car elle fait la pâte à la main. « C’est dur. » Elle montre ses bras. Pâtissière, Paola a fait ses classes en France. Je prends rarement un dessert, mais en ces circonstances. L’art de vivre à l’italienne ou à la française, l’amour du goût, nous l’avions oublié. Il nous manque. Paola le partage. Dans ce restaurant, les clients viennent tout autant pour elle.

Nous continuons dans un bar. Le Minton house. L’histoire du jazz au Japon. Les croisières transpacifiques dans les années mille neuf cent vingts. Les américains installés sur la base de Yokosuka en mille neuf cent quarante-cinq. Vous vous rappelez, Trump, la visite du vingt-neuf mai, les hélicoptères stationnés sur nos têtes (1). Les gamins traînent sur la base, ils ont peur au début. Puis ils font des menues courses aux soldats. Certains donnent parfois des disques de jazz. D’autres sont saxophonistes, ils jouent, les gosses écoutent. Des disquaires ouvrent, des bars aussi. La liste se révèle longue à Yokohama. « Le Japon a, selon certaines estimations, la plus grande proportion d’amateurs de jazz dans le monde » lit-on (2).

Le Minton. Ouvert en mille neuf cent soixante-quinze. Son propriétaire reste toujours fidèle, de onze heures trente à quatorze heures, du lundi au vendredi, de dix-sept heures à vingt-trois heures tous les soirs du lundi au dimanche. Deux heures du matin, les vendredi et samedi soirs. Pas de vacances.

Une salle étroite et sombre, des fauteuils en bois, de vieilles photographies, des dépliants, les bouteilles sur le bar et la collection de vinyles dans les étagères, des enceintes, un son riche. Cet homme passe les disques, installe la pochette derrière le bar, prend les commandes. Discret, timide, presque gêné. Je ne connais pas de voix plus chaudes, ni de mélodies. Les japonais en groupe parlent fort ici. Un salaryman esseulé à côté de nous. Une tasse posée à côté de lui. Quel âge a le propriétaire ? Quatre-vingts ans ? Pas de retraite. Le jazz, son bar, sont ses amours et sa vie.

J’aimerais y retourner aussi à l’heure du déjeuner. J’y écrirai peut-être mieux. J’aimerais surtout connaître le nom du propriétaire et son histoire. Sa rencontre avec le jazz. Comment ? Où ? Avec qui ? Il ne parle pas anglais. Il n’a pas fait ses classes à Yokosuka. Si je disais : « Watashi wa Marie des » (3). Leçon numéro deux de nos cours. Il me répondrait peut-être. Mais Monsieur Minton, en attendant d’en savoir plus, ne parle pas tout court. Il prends les commandes, sert, passe du jazz, Stardust, Coltrane (4), après un disque très enjoué. Une attention à l’égard de ce couple d’amoureux qui vient d’entrer et qu’il ne connaît pas ? Ils se sont installés au bar. Puis Chris, une voix de femme. La concernant, j’ai cherché. Chris Connor sans doute. In other words (Fly me to the moon) (5). Oui, une chanson à notre intention. Puis un autre vinyle, peut-être pour ce groupe de jeunes occidentaux, arrivé après nous. L’heure de partir. Nous payons au comptoir, douze euros en échange d’un double whisky et une citronnade. Non, Monsieur Minton ne parle pas tout court. Il écoute du jazz, observe ses clients et essaie de leur faire passer un agréable moment.

En rentrant par la rue Motomachi, un peu avant vingt-trois heures, des artisans défaisaient une enseigne, des techniciens vidangeaient les égouts. Rien ne doit perturber la bonne marche du commerce, ni gêner les appétits des clients. J’ai constaté des étoiles dans les yeux qu’un Picard s’était installé, le dixième entre Tokyo et Yokohama. J’ai éteint mes étoiles. Les prix liés au transport frigorifique depuis la France allaient m’aider à boycotter cette aberration écologique. Même pas une petite exception pour un foie gras maison à l’occasion de Noël ? L. dirait que je négocie avec moi-même. Mais Paola également avec sa burrata fraîche et son voyage depuis l’Italie. Les vinyles de Monsieur Minton au-dessus du Pacifique. Et cette Ferrari admirée quelques minutes plus tôt. « Dis-moi L. ! Elles sont produites où, les Ferrari ? »

J’ai terminé la soirée assaillie de questions. Le lendemain au petit-déjeuner, j’ai tenté d’exiger une synthèse à mon amoureux fatigué. J’ai maintenant mon idée. Je la garde à moi car après la philosophie (6), je risque d’assommer les lecteurs. Mais je retourne au Minton house dès aujourd’hui. « In other words, please be true! In other words, I love you. » L’avez-vous écoutée ?

  1. Voir l’article Le sort de Shimoda.
  2. Voir l’article Jazz japonais, Wikipédia.
  3. « Je suis Marie. »
  4. Stardust, Coltrane. Je vous encourage à découvrir ce lien, et écouter.
  5. Fly me to the moon, Chris Connor. Je vous encourage à découvrir ce lien, et écouter.
  6. Voir l’article Le jardin au cailloux volants.

6 commentaires sur “In other words, I love you

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    1. Oui, je crois qu’écouter du jazz dans cet endroit, le ferait aimer, même au plus récalcitrant !!! Quand on y ajoute une limonade, alors… je n’ai pas encore cherché si un tel endroit existait à Paris ou en France. Je serais assez curieuse.
      Si des amateurs savaient…
      Grosses bises

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    1. Oui, c’est intéressant comme le Japon nous fait découvrir d’autres cultures, plus proches de nous souvent que ne l’est la culture japonaise. Je vais faire mes classes au Minton… Peut-être un article à venir 😉 En tous les cas, il est près de chez nous 😉 Tu vois ce que je veux dire…

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  1. Moi je dis OUI pour le foie gras…. faut se faire plaisir 🙂 et aussi OUI pour la burrata 🙂
    En même temps, le mal est fait, ces produits ont déjà voyagé, ils sont là 😉
    C’est marrant de voir l’enseigne Picard au milieu de toutes ces photos que tu nous envoies !
    Il a l’air sympa ce bar…
    Et j’ai google-traduit ta phrase en Japonais. Watashi wa Nelly des. C’est ça ?!

    Aimé par 1 personne

    1. Ouhaaa Nelly !!! Je suis super impressionnée pour le « Watashi wa Nelly des ». Tu es prête pour des cours !!!
      Je crois que oui, je vais craquer pour le foie gras. Tout est une question de mesure… Pour Noël… Et un camembert de Normandie au triple du prix de la France… Nous fermerons les yeux… J’ai déjà la tête à cela. Les calendriers 2020 sont dans toutes les boutiques et les décorations aussi…
      Grosses grosses bises et belle journée !

      Aimé par 1 personne

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