Un camphrier nommé Ookusu

Le temps n’est pas japonais : froid et humide. Un couple rare de ce côté du globe. Habituellement, froid et sec, chaud et humide. Notre professeur croise les bras, se frotte les épaules et crispe son visage : « Samui desu » (1).

Les Japonais sont occupés par la chasse aux couleurs de l’automne. Passés deux week-ends, nous avons voulu les admirer nous aussi, à Hakone (2). Nous n’y sommes jamais arrivés. Le trajet habituel avait doublé et plus nous approchions, plus le GPS annonçait des prolongations. Nous avons bifurqué en direction d’Atami, une station balnéaire et thermale à la porte de la péninsule d’Izu (3). Une route côtière plus roulante malgré un ralentissement dû à un rendez-vous de Ferrari : les automobilistes avançaient au pas afin d’apprécier.

La saison était déjà morte malgré un franc soleil et nous avons dû errer à la recherche d’un endroit pour nous ravitailler, une sorte de boui-boui plein, notre seule garantie. La nourriture fut bonne, le personnel accueillant, mais le cadre peu amène : la vétusté, l’état de la cuisine et quelques fourmis d’après nos filles, à l’attaque de nos plateaux. L. et moi nous sommes regardés et posés la même question : « Tu crois que ce sont des bébés cafards ? » Est-ce possible ? Aujourd’hui j’en doute.

Où allons-nous ensuite ? Le musée d’art privé MOA ? Magnifique mais trop loin, peu adapté à nos filles. Le parc aux sept cent trente pruniers ? Davantage indiqué l’hiver, pour la floraison, la première de tout le Japon paraît-il. Et j’y suis déjà allée en février dernier. Et je parcours trop de parcs (4). Un ancien ryokan (5) ? La visite s’annonce courte. Nous improvisons le temple Kinomiya malgré les protestations de notre cadette. « Encore un temple ! Non, je ne veux pas un temple. Je ne veux pas un temple. Tu m’avais promis la plage. » En toute bonne foi, je ne la trouve pas. 

Nous y découvrons un arbre vieux de deux milles ans. J’apprend cette longévité. En faire le tour accorderait une année de vie supplémentaire, le tour avec un vœu et il se réaliserait. A l’écrire, je me demande si j’ai bien formulé un souhait. Car à cet instant, il est à peu près certain que je n’avais pas lu le dépliant. Avec ses hauts immeubles en front de mer et la visite des pruniers à la nuit tombée, je garde une image ratée et disparate de la ville. Néanmoins, mes vœux valent sans doute la peine que j’y revienne.

A la place, j’ai pris mon temps, observé des chinoises décomplexées en sweater jaune se faire prendre en photo, observé les visiteurs caresser l’arbre à la fin de leur tour. L’arbre le plus choyé du Japon, ai-je pensé, comme les chiens japonais, à l’échelle planétaire. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de reproduire le même geste et poser la main sur l’arbre. Il attirait comme un aimant.
Je ne pourrai pas en vouloir au lecteur s’il ne me croyait pas. Ou s’il accusait une imagination trop puissante. Non, je ne le pourrai pas. Dès l’instant de ce contact, ma peau contre l’écorce, j’ai senti, le mot le plus approprié serait un courant, passer dans ma main. Que disait l’arbre ? « Je suis vivant. » Plus encore, sans savoir ce que cela pouvait être. J’ai d’abord écrit « courage ». J’ai rayé. Puis « force ». J’ai cru que c’était « force ». Puis j’ai rayé. Un langage que je ne comprends pas. L’arbre m’a donné quelque chose d’innommable.
J’ai retiré ma main, l’ai reposée à nouveau, une fois, deux fois. Il ne restait plus que la douceur de son tronc, usé par les caresses des pèlerins et des touristes. J’ai endormi le mystère avec des photos de torii à rallonge. Quels beaux souvenirs de voyage ! Une glace pour les enfants avant d’entamer un long voyage de retour. « Tout ça pour ça. » Vous finissez par le penser en faisant les comptes des heures, des péages et des parkings.

Au moment de me coucher, j’ai convoqué mon courage et partagé mon histoire avec L. « Tiens, moi aussi. Regarde ma photo de l’arbre. Il y a une tâche. Depuis tout à l’heure, je n’arrive pas à savoir ce que c’est (6). » « Ah ouais. » m’exclamé-je. Nous parlons ainsi et nous arrêtons à ce « ouais ».

Le week-end passé, nous sommes restés à la maison, échaudés par les feuilles de l’automne. Nous avons réaménagé les chambres de nos filles et trié, jeté et rangé les antiquités de notre cadette conservatrice. « De mauvaises énergies se cachent dans ta chambre. » Qu’allais-je raconter ? Et ce temps qui m’empêche de sortir. J’ai écrit mes avancées et mes visites au Minton house depuis notre première soirée (7) mais l’arbre est arrivé le premier. Alors, je vous raconte mon histoire qui vaut peut-être à peine d’être lue.

D’après le document officiel du temple, cet arbre sacré, appelé Ookusu, continue à pousser et « on » croit  qu’il possède une vitalité extraordinaire. Les anciens peuples japonais croyaient eux que les dieux vivaient dans de larges formations naturelles, les arbres, les pierres et les chutes d’eau et y effectuaient des rituels de remerciements et de prières. Les temples vinrent après, avec leurs pavillons et leurs torii.
La légende autour de ce camphrier fut forgée en 1859. En guise d’acquittement de frais de justice liés à une affaire de droits de pêche, cinq arbres sont coupés par le village d’Atami. Lorsque vint le tour du futur Ookusu, et que la scie du bûcheron s’apprêtait à toucher le tronc, un vieil homme aux cheveux blancs apparut. Et en écartant les bras afin de bloquer la scie et protéger l’arbre, il la brisa en deux. Le vieil homme disparut et les habitants conclurent à un message divin. Ils décidèrent de préserver l’arbre, élevé aujourd’hui au rang national de monument naturel.

Je pourrais me méfier d’un dépliant édité par un temple vantant l’un des plus puissants « spots » du japon, d’un temple attirant le chaland avec des supports verticales à selfies – je n’ai jamais vu une telle pratique ailleurs, et à la réaction épidermique de notre fille, le lecteur sait combien nous visitons de temples -, et proposant son eau bénie à mille yen (plus de huit euros). Même Lourdes n’a pas osé, j’imagine. La ligne du Shinkansen se trouve à vingt mètres de l’entrée. Le lieu semble avoir perdu son âme.

Je n’ai pas lu La Vie secrète des arbres (8). Je ne suis pas une adepte des accolades aux végétaux (9). Je m’étais promise de ne plus parler ni de parcs, ni de philosophie. Franchir la barrière d’un article mystique et je savais perdre le lecteur à jamais. Je passe à côté des feuilles d’automne malgré moi. J’ai froid, j’ai mal partout. J’aimerais quelques explications scientifiques. Je ne possède qu’une seule référence : Miyazaki. Le camphrier est l’arbre de Mon voisin Totoro. Il me semble découvrir une nouvelle dimension à ce chef-d’oeuvre. J’écris ma dernière ligne, je plonge auprès de l’ingénieur forestier suisse, Ernst Zürcher (10) et je me demande si j’oserais lui écrire à lui aussi.

  1. Il fait froid.
  2. Voir l’article Des cartes postales.
  3. Voir l’article Le sort de Shimoda
  4. Voir l’article Le jardin aux cailloux volants
  5. Auberge traditionnelle au Japon
  6. Photo n°16
  7. Voir l’article In other words, I love you
  8. La Vie secrète des arbres, Peter Wohlleben. Et Envoyé spécial. Le secret des arbres – 26 octobre 2017 (France 2)
  9. La sylvothérapie : médecine verte originaire du Japon. « Shinrin-Yoku » :  bain de forêt.
  10. Passe-moi les jumelles. « L’appel aux arbres » ou les liens mystérieux qui unissent l’arbre et l’homme – 13 juillet 2018 (Radio Télévision Suisse)

4 commentaires sur “Un camphrier nommé Ookusu

Ajouter un commentaire

  1. Je crois que tu as déjà trouvé la réponse à tes interrogations, tu l’as meme écrit « Je suis Vivant ». La Vie Secrète des Arbres devrait te plaire.
    Et moi qui croyais (espérais) que tu allais nous écrire un article sur la visite de Francois et nous parler de l’espérance de cette minorité (0,5% de catholiques). Peut-etre un prochain article ?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Delphine pour ta lecture et pour tes mots :-)) Merci pour ta recommandation de lecture. J’ai déjà regardé quelques reportages très intéressants !
      Pour la visite de François, j’y ai bien pensé et en même temps, je suis malheureusement restée loin. Mais je relève cette espérance et réfléchis à ce que je peux faire.
      Belle continuation à toi, mes pensées t’accompagnent !

      J'aime

  2. Quel belle rencontre !
    J’allais justement te citer ce livre que je n’ai toujours pas lu mais espère le faire un jour. Je suis certaine qu’il est plein de magie et de poésie.
    Bien sûre que la nature nous parle et plus précisément les arbre.
    A votre place, je suis certaine que j’aurais fait un gros câlin à cet arbre.
    Je me souviens très prècisemment des arbres que j’ai rencontrer en Thaïlande !! Un VRAI moment de bonheur et de partage. J’en ai la chair de poule rien qu’à en reparler.
    Merci pour ce beau récit

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Stéphanie pour ton message !!! Je m’aperçois que je n’ai pas pris le temps de te répondre.
      J’espère que nous partagerons des arbres sur notre chemin en décembre et les énergies des lieux, et nos lectures, et plein d’autres chaleureux moments 🙂
      A très bientôt et grosses bises

      J'aime

Répondre à Stéphanie Nowak Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :