Les dés sont jetés

Comment maintenir l’humour au fil des articles ? Car l’actualité ne cesse de me rattraper.

Lundi, nos filles n’étaient pas en vacances, n’étaient pas malades, mais se trouvaient à la maison. Les enfants subissent le désœuvrement : le « continuous learning » sur les tablettes scolaires ne devait débuter que mercredi, avant hier. Ils vivent l’excitation de mesures soudaines et extraordinaires qui renforcent l’inquiétude des bouches à oreilles vénéneux de la récréation : « Maman, un enfant de huit ans est mort du virus à Hokkaido. » Nous n’avons pas trouvé l’information.

L. travaille à la maison et demande le calme. Mme Kawaii termine à tout prix sa bonne histoire de bidet (1). La pluie s’invite et confine un peu plus. Les remous de l’adolescence finissent de charger l’atmosphère ou nos disputes, à L. et moi, pour la voiture : l’un pour rejoindre le bureau et l’autre pour s’échapper avec les enfants. Nous redevenons les fauves de notre arrivée (2).

La décision fut prise de nous retirer, nos filles et moi-même, à la campagne, dans la région des cinq lacs, au pied du Mont Fuji, à moins de deux heures de route de Yokohama. Nous avons trouvé une maison avec des vélos. Le matin, nos filles suivront leurs cours. L’après-midi, nous espérons prendre le grand air, bien que la météo s’annonce plus froide et toujours pluvieuse. L. fera des allers et retours et prendra quelques jours de congé.

Mardi, notre voisine et des amies demandent la date de notre départ.
« Dimanche, il faut que je coupe l’herbe sous le pied à Abe. » Mes interlocutrices restent la bouche bée. Force est de donner des explications : « Avant que Abe ne sorte de nouvelles mesures, lundi 09 mars. Il s’avère spécialiste des annonces du lundi matin ou effectives le lundi matin (3). Je pars avant. Advienne que pourra. »

Mardi. Où en étions-nous dans le calendrier ?

Le samedi passé, Abe semblait occupé à fouetter d’autres chats. Il tentait toujours de justifier la fermeture des écoles et demandait humblement la coopération nationale (4). 

Mardi, le ministre de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, Hiroshi Kajiyama, avait grave la haine des boulettes de son patron. Il élaborait des déclarations officielles : « le Japon a assez de papier toilette » (5), démentant une nouvelle fake news. « Le papier toilette est fabriqué en Chine en raison de son faible coût, l’arrêt de la production en Chine entraînera une pénurie. » Encore un truc qu’il fallait démontrer. 

Dans les faits, quatre-vingt-dix-huit pour cent de la production est réalisée au Japon. Cette histoire ne faisait plus rire. Je ne parvenais pas à imaginer notre Bruno Le Maire et son « game changer » pour l’économie, déclarer : « Chères Françaises, chers Français, mes chers compatriotes, la France a assez de papier toilette ». Ici, oui. Mais le lecteur connaît l’histoire.

Entre temps, Abe reprenait vite du poil de la bête. Il a des JO à sauver et sa tête. Son parti annonçait mercredi, voire mardi, envisager de voter une loi en vue de décréter l’état d’urgence (6) – je passe les précisions techniques. Texte soumis au parlement le 10 mars, mardi prochain. Les préfectures pourraient alors exiger des habitants qu’ils restent à la maison, fermer les écoles – déjà fait – et restreindre les rassemblements. 

Mercredi soir, je suis tombée malade, un gros rhume à nouveau et une barre au front. Je ne me demandais plus si la maison de style japonais serait assez confortable, l’isolation du froid, le confort de la cuisine. Je ne me demandais plus si écrire ce journal de bord représentait un quelconque intérêt pour le lecteur. Je ne pleurais plus sur nos conditions, rendant vaine la concentration sur mes écrits, si j’y étais déjà parvenue. Les pas dans l’escalier et la porte tremble : « Maman, si je mange deux parts d’un gâteau de six, quelle est la fraction des parts restantes ? », « Maman, il faut que je fabrique un instrument de musique. Tu peux me donner du riz ? », « Maman, la maîtresse a dit de faire l’exercice ensemble et de nous prendre en photo.
– Et mon nez en chou fleur, alors ? Et mon pyjama ? »
Non, j’établissais le parcours de notre séjour. Pourrons-nous partir ? Très certainement. Nous devrions prendre de court Abe. Devrons-nous rester confinés à Kawaguchiko ? Pire, à la maison ? Je demandais son avis à une amie japonaise : « Je ne sais pas trop à quoi m’attendre avec Abe.
– Tu ne te retrouveras pas bloquée. »
Je regardais la carte du Japon avec le nombre de cas dans la préfecture de Yamanashi, faible (7). Je ne m’inquiétais plus pour les courses. Je n’emporterai pas notre réserve de cinq kilogrammes de riz. Il me semblait que partir restait encore une bonne décision.

Sur un des sites de référence jusque-là, j’ai lu jeudi soir : « Lac Kawaguchiko : ne pas y rester trop longtemps…» (8) En résumé, des bâtiments moches, des rues sans âme, les abords du lac sales, rien à voir. Je me suis enfoncée dans une maladie sans fièvre : moins de trente-sept degrés, je souffrais d’hypothermie.

J’espérais envoyer des photographies de carte postale et retrouver l’énergie des voyages. J’espérais des petits bonheurs quotidiens dans une nature somptueuse et protectrice. Je crains maintenant de rester clouée dans mon lit, incapable de m’occuper de nos filles et laissant les vélos et les chaussures au placard.

Mais nous partirons. Que se taisent les démons ! 

Notre fille aînée entre autres interruptions, m’a offert ce vendredi matin, le dessin joint à cet article. D’après elle, c’est moi le démon sur le papier. Les démons auraient beaucoup d’idées et travailleraient vite et bien, la définition de « ASKIP ». A moi donc l’énergie des démons ! Je repousse loin Abe, je croque les pusillanimes et tous les rabat-joie. Je le promets, je donnerai des nouvelles.

  1. Voir l’article Une histoire de bidet
  2. Voir l’article Géant Japon, génie danois
  3. Voir l’article Coup de tonnerre
  4. In dramatic broadcast, Abe asks public to fight virus and announces steps to ease pain of school closures, The Japan Time, 29 Février 2020
  5. Govt: Japan Has Enough Toilet Paper, Nippon.com, 03 Mars 2020
  6. Japan eyes emergency coronavirus legislation as infection rise, Japan Today, 04 Mars 2020 et Face au coronavirus, bientôt l’état d’urgence au Japon ? Courrier international, 04 Mars 2020
  7. Japan COVID-19 Coronavirus Tracker
  8. Lac Kawaguchiko : ne pas y rester trop longtemps…, Kanpai!

2 commentaires sur “Les dés sont jetés

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