Confinement ?

Cette fois, nous ne prîmes pas la route à la barbe d’Abe (1).

Le réseau des expatriés français à Yokohama, confirmé par Reuters (2), sonna le tocsin samedi matin : conférence de presse du Premier ministre programmée à dix-huit heures. Nous envisagions alors de partir avant treize heures. La sagesse voulut que nous patienterions en compagnie de nos monologues :
« Abe annoncera l’état d’urgence. Soixante-trois nouveaux cas à Tokyo : un record journalier de plus (3). Les chiffres s’accélèrent. Maudits sakura !
– Non, trop tôt après le report des JO. La fameuse face.
– Pile. Il l’annoncera. Les deux prochaines semaines se révèlent cruciales. Le spectre de l’ouest. Nous resterons.
– Face. Après Koike, Abe fait monter la sauce (4). De bonne guerre. Ces chiffres demeurent faibles au regard des quatorze millions de la capitale. Nous partirons. »
Le monologue cessa, à court d’arguments, résigné à attendre dix-huit heure.

Mais si j’enroulais la bobine ?

La veille, vendredi vingt-sept mars, un mail des ressources humaines du siège nous parvenait : « nous vous demandons de nous signaler dès que possible si vous ou votre famille ressentez un fort besoin de rentrer en France avant que les transports aériens ne deviennent extrêmement
limités. » Peu après, l’ambassade annonçait l’interdiction d’entrer au Japon pour tout ressortissant étranger ayant séjourné en France dans les quatorze jours précédant son arrivée. Résidents inclus. Nous partirions pour un aller simple. Quant au retour, quel devin serait capable de le prédire ?

Le mail rappelait la possibilité d’un soutien psychologique. Mon cerveau se demanda un instant s’il n’était pas venu l’occasion de sombrer, puisque les ressources humaines le suggéraient. Je pensai à mes héroïnes des siècles passés, Alexandra David-Néel et son voyage à Lhassa, Isabella Bird et sa rencontre avec le peuple Aïnou. « Allez ! Du nerf ma cocotte ! Tu ne vas pas mourir de froid dans le Tibet, ni l’été, te voir bouffée par des moustiques sous une chaleur à t’essorer le moindre bout de chair. »

Plus tard, le réseau partageait avec consternation la décision d’une des écoles du quartier de fermer ses portes jusqu’à la fin de l’année scolaire. Onze semaines d’un coup, crac, venaient s’ajouter aux quatre passées. Pourtant, ce samedi vingt-sept mars, le ministère maintenait encore la rentrée le six avril. Il y en a toujours de plus royalistes ou de plus économes. Ma gorge se nouait pour les enfants et mes semblables concernés. Le ciel loué et mes émotions remises en ordre, la procédure de réinscription à l’école de nos filles, laissée en suspens depuis plusieurs semaines, se vit dûment remplie. 

Enfin, le Premier ministre, pas le Premier ministre en réalité, « des sources » inconnues au conditionnel, dans les petits papiers de ce qui se trame là-haut, lâcha la machine à conjectures (5) : « Lockdown (6) pendant vingt et un jours si Abe déclare l’état d’urgence ». Tenez-vous à carreaux ou sinon ! Abe pouvait garder ses airs de protecteur bienveillant de la nation.

Samedi à dix-huit heures donc, ces événements dans la tête, nous suivions en direct la conférence de presse d’Abe sur NHK, Google traduction en simultané sur les commentaires des auditeurs, et tentions de déchiffrer le contenu des déclarations. Le florilège de ces traductions, rapporté ici tel qu’il nous fut donné, nous permit enfin de statuer face :
« – À cause de la Chine du diable. »
« – Abe est tellement mignon. »
« – Le monde ne te le pardonnera pas. »
« – Une telle interview vide. »
« – Je suis saoul. »
« – Appel à rien. »

Comme une volée de moineaux, nous chargeâmes la voiture. Notre aînée ne trouvait plus sa veste. Nous laissâmes la veste. A dix-neuf heures, la Lafesta ronfla. Au cours du voyage, nous confirmions nos conclusions avec la presse (7). A vingt heures quarante-cinq, nous arrivions. Malgré la fatigue, la nuit, la pluie et le froid, l’odeur du bois lava toutes les incertitudes. Nous déchargeâmes les bagages, préparâmes un dîner et les futons des enfants. Nous dormîmes du sommeil du juste. Dimanche, nous nous réveillâmes sous quatorze centimètres de neige. Nous ne savions pas si L. pourrait partir travailler le lendemain.

  1. Voir l’article Les dés sont jetés
  2. Japan PM Abe to hold news conference Saturday: media, Reuters, 27 mars 2020
  3. Tokyo confirms 63 new coronavirus cases, a record daily increase, Japan Today, 28 mars 2020
  4. Voir l’article Un tour d’équilibriste
  5. Lockdown for 21 days if Abe declares a state of emergency, The Asahi Shimbun, 27 mars 2020
  6. Lockdown = confinement
  7. Japan to compile ‘boldest-ever’ economic stimulus to fight virus: PM Abe, The Mainichi, 28 mars 2020

2 commentaires sur “Confinement ?

Ajouter un commentaire

  1. 🤣 Cette traduction live est dingue !
    Contente que vous soyez partis ! Les filles doivent être ravies avec la neige !
    Ca doit changer les idées et faire du bien 🙂
    Profitez bien. Je t’embrasse.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Nelly 🙂 Oui cette traduction de Google, avec ses approximations, est digne d’un morceau d’anthologie !
      Le temps n’est pas au rendez-vous mais qu’importe ! Toujours mieux que la ville à perte de vue 😉
      Grosses bises et bonne journée !

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :