Under pressure

Malgré le froid et le gris lundi, nous marchâmes jusqu’au sanctuaire de Fuji Ômuro Sengen, celui de notre premier tour à vélo, des bonnes rencontres et des bons enfants (1), celui aussi de notre promenade dans la neige (2). 

Ici, notre fille aînée demanda comment elle pouvait devenir meilleure élève. Je ne voyais pas puisque je la connais très volontaire. Mais elle trouva et nous discutâmes. Je ne la félicitai pas assez. Elle me montra l’exemple et me décerna le premier prix de la gentillesse. Puis elle nous avoua, à sa soeur et moi, que c’était elle qui avait dessiné le coeur au stylo sur la nappe de la salle à manger. Elle avait aussi laissé accuser sa soeur. Nous déambulions d’un bâtiment à un autre, amusées. Enfin, notre cadette nous indiqua un chemin qu’elle avait trouvé et qui menait jusque sur les bords du lac sans avoir à contourner le parc. Ainsi, en partant vers la droite, nous pouvions facilement rejoindre à pied le Cisco coffee, déguster un chocolat chaud enrobé de chantilly et saupoudré de pépites et clore le dernier jour des vacances. En prenant à gauche, le chemin mène à la cloche de l’amour, une boucle qui offre, les beaux jours, le Mont Fuji dans l’eau et la douceur de vivre, un chemin pavé, des lampadaires parsemés, des pêcheurs, un café supposé ou une cantine pour les marins, stationné sur le lac. J’ai perdu ces photos limpides sous le soleil. Je les partage maintenant avec la neige et quelques secondes du Mont Fuji sans nuages, impossible à deviner à qui ne le sait pas.

A notre retour à la maison, vers dix-huit heures trente, le réseau des expatriés français à Yokohama signalait à nouveau le branle-bas de combat, prévu le soir-même. Le répit s’avérait bref : la gouverneure de Tokyo tiendrait une nouvelle conférence de presse. Les journaux faisaient, il paraissait, je n’ai pas vérifié, état de rumeurs : Madame Koike décréterait un confinement de trois semaines à compter du jeudi deux avril à minuit. Je me trouvais concernée puisqu’il me faudrait peut-être rentrer plus tôt si le gouverneur de Kanagawa suivait. Vers vingt et une heure, nous apprîmes que Mme Koike exhortait les citoyens à ne plus sortir le soir dans les bars et les karaoké. Lundi avant de me coucher, il me sembla que nous pourrions finir notre séjour jusqu’à dimanche.
D’après l’agence de presse SNA, un journaliste japonais aurait pris (poliment) la gouverneure Yuriko Koike à partie avec une question, lui demandant pourquoi il était nécessaire de tenir une « conférence de presse d’urgence » et
de n’avoir ensuite rien de vraiment nouveau à annoncer (3). 

Les français expatriés au Japon deviennent désappointés. Nous vivons entre deux mondes, celui de la France, bouclé et submergé de malades qu’il ne peut soigner, et celui du Japon, supplicié, en état de croissantes alertes depuis la vague des touristes chinois le vingt-cinq janvier. La courbe des cas s’affole à Tokyo. Nous vivons tel un prisonnier qui se sait condamné et attend que soit prononcée sa peine, si jamais elle se voit prononcée un jour. Il est convoqué, une fois la veille pour le lendemain, l’autre fois le matin pour le soir, puis le soir pour le soir, avec du retard à la fin, et renvoyé tout autant : « Ah ! Non. Pas cette fois. Peut-être pour bientôt, d’autant plus si ». Coup après coup, incapable de prédire le prochain, dans quelques heures, demain, après demain, dans trois jours, s’épuisant, malade, n’y tenant plus, il finirait par prendre brutalement le tribunal au collet et hurler et supplier sa peine, n’importe laquelle, pourvue que ce soit une peine : « vous allez me la coller votre p bip bip bip bip bip de sentence », et qu’il en finisse, enfermé, dans le silence.

Hier après-midi, avant toute chose, je retournai prier la déesse Ko-no-Hana au sanctuaire. Elle figure, d’après mes sources, la princesse fleur et le symbole de la vie délicate sur terre. Elle soignerait sans doute mes humeurs de « bad nounours ». C’est ainsi qu’ « on » les appelle ici. Mon esprit vagabondait, en rencontrait d’autres. Je commençai à comprendre des choses. A la fin, quand « on » demeure prisonnier au Japon, quand « on » dispose d’un peu de trempe, de relations et de fortune, il se révèle tentant de se faire la malle, au nez, et à la barbe de tous.

Under pressure, Queen et David Bowie

  1. Voir l’article Un tour en vélo
  2. Voir l’article Premières neiges
  3. Voir lien.

2 commentaires sur “Under pressure

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  1. He bien j’avais pris un peu de retard dans mes lectures mais je viens de me rattraper. Toujours aussi agréable de te lire et de partager ainsi un peu de votre aventure
    Donc toujours « entre deux eaux »chez vous? Finalement je me dis que cette espèce de sensation de précipitation que l’on a eu chez nous a du bon même si on se demande toujours si on ne devrait pas en faire encore plus.
    En tout cas, gardez le forme, gardez le moral, ayez en ligne de mire des projets sympathiques (Comme nous faire découvrir d’ici peu toutes ces merveilles en vrai).
    Grosses bises

    Et surtout n’oublie pas de féliciter ton ainée plus souvent!!!!

    D’ailleurs tu peux féliciter tes deux filles de ma part, a lire vos aventures elles font plaisir a imaginer dans leur quotidien.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Yannick pour tes lectures, ta présence et ton message très attentionné… Concernant nos filles, c’est promis, je les féliciterai de ta part 🙂 De mon côté, j’ai parfois la sensation qu’elles manœuvrent avec subtilité pour m’emmener là où elles le souhaitent. Ou sont-ce les effets des dieux du coin ?

      Oui nous gardons nos projets sympathiques 😉 Ces perspectives pour l’avenir sont vitales pour tenir…

      Pour ici, l’expression est juste : « entre deux eaux ». Nous ne sommes pas confinés stricto sensu mais nous sommes invités urgemment (exhortés ?) à en appliquer le principe, encore davantage le we, mais sans contrôle ni sanction, (sauf les étudiants en grandes vacances qui continuent à profiter… je les comprends, nous à leur place…) Alors nous flottons avec une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes… Mais je crois que ce sera la méthode JP et il faudra nous y faire. Tokyo est aussi peuplée que l’Ile de France, le grand Tokyo où nous vivons, représente plus de la moitié de la population Française… Je doute qu’Abe ne se résolve à durcir les choses (le poumon du pays, l’économie, le report des jeux).

      Vous faites déjà beaucoup en France. Rester chez soi donne un grand sentiment d’impuissance surtout quand on sait ce qui se passe dans les hôpitaux. Les héros habituellement sont des hyperactifs dans le monde… ici, le héros est celui qui reste au calme à la maison… il est difficile de changer sa façon de penser (je m’inclus dans cette constatation).

      Bon courage à vous ! Profitez bien de votre famille, des cerisiers, de la nature, de la terrasse, de la vue, de bébé tigre (une aubaine pour lui finalement cette affaire là 😉
      Bises à vous trois et des écureuils et des licornes à tu sais qui 😉

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