Les chutes de Shiraito

Bien sûr, ce ne sont pas les chutes d’Iguaçu, ni les Victoria, ni les Niagara. Ce sont les chutes de Shiraito. Quand le lecteur demandera si elles valent le détour, je répondrai, nous nous trouvions dans le coin. Et dimanche, du fait d’un étrange sort, nous visitâmes des cascades avant notre retour.

Celles de Haha no Shirataki. Autrefois, les pèlerins qui escaladaient la montagne sacrée se purifiaient à ce filet d’eau. Ils priaient ensuite pour la sécurité de leur excursion au sanctuaire Kawaguchi Asama érigé en contre-bas. Ce sont les cèdres millénaires qui attirèrent notre attention et nous nous y arrêtâmes. Au cours de mes recherches, j’appris qu’un chemin mène du sanctuaire à la chute et que d’autres sentiers se poursuivent dans les montagnes. A partir de là, les guides touristiques se taisent. Alors, pour explorer plus avant, il faudra revenir et partir à l’aventure.  

Pour atteindre Shiraito, quitter la ville, les grands axes, puis suivre un itinéraire à travers la forêt. Mes yeux s’enfoncent dans la densité des arbres. Serait-ce Aokigahara la maudite ? Elle rivaliserait avec le Golden Gate Bridge à San Francisco. « On » s’y enfonce sans jour et sans air. L’entrelacs serré des arbres, les racines torturées et le silence des mousses protègent les désespérés. Et tintin pour les retrouver ! Vous êtes pénard, vous avez le temps de réfléchir, de passer la nuit si cela vous chante, de faire votre affaire et de pourrir. Monde laid et odieux. Un français raconte sur son blog des ficelles de Petit Poucet attachées aux arbres par ceux qui hésiteraient afin de s’assurer un chemin de retour dans l’éventualité où (1).
Sinon, il est possible de se promener à Aokigahara. Des voies s’avèrent balisées et des points touristiques développés, des grottes, des vues. La forêt abrite de nombreuses espèces d’oiseaux, des ours noirs d’Asie et des écureuils japonais. Silence dans la voiture. J’ai froid dans le dos. D’un côté la beauté de la nature, de l’autre une rencontre, avec un égaré, un ours, voire des « yurei », des esprits tourmentés aux longs cheveux noirs vêtus de blanc. 

La route quitte la forêt, s’éclaire et contourne le Fuji. Nous distinguons le premier troupeau de moutons et les premières vaches depuis notre arrivée au Japon. Placides les vaches. Elles offrent à l’homme un monde rassurant et immuable. De ce côté-ci de la montagne, « on » abandonne les photos léchées et « on » s’arrête au bord de la route, ravi et étonné. Les images sont rustiques et sans chichi et pourtant si jolies avec les jonquilles à nos pieds. 

A Shiraito, nous empruntons notre premier rond-point, comme les vaches et les moutons. Puis parking, pique-nique, traversée des nombreuses échoppes qui n’ont jamais vu aussi peu de touristes. Une dame imposante et décolorée, l’air acrimonieux, insiste pour que nous goûtions ses marrons. Impossible de nous en défaire. Nous passons notre chemin sous ses injures : « Maudits touristes ! Allez en enfer ! » Au pied de la cascade, des visiteurs outrepassent un « DoNotEnter ». Moi aussi. Une aubaine : un jeune dieu se baigne devant trois grâces extasiées. Abdos, pectoraux, biceps parfaits, peau basanée par nature. L. se marre. Les siens sont plus moelleux. Non ? Madame Kawaii ?
Sur le chemin du retour, les trois déesses affriolées se font photographier par notre Apollon devant des cônes signalétiques aux couleurs du Mont Fuji, les mains et les bras en triangle au-dessus de la tête, figure redondante de la montagne, camouflée par les nuages, elle aussi se marre en douce, les beautés la pause étudiée, une hanche décrochée au-dessus de l’autre, un genoux plié. Des Bardot plus timorées et délicates. L’embarras du choix pour ce beau mâle. Au même moment, j’essuyai la deuxième salve de l’œil haineux et de son
étal incontournable à marrons : « Voleuse ! Profiteuse ! Ordure ! »

Lundi matin, l’entrée dans la sixième semaine, les expatriés s’encouragent et partagent sur le réseau la liste des bénéfices induits par le confinement. Des enfants calmes, ce tourbillon de nos vies était-il nécessaire ? Miracle de la complicité des fratries : écoute et présence à satiété des parents, fin de la pénurie, plus obligé de jouer des coudes. Un peu comme le riz ou le papier toilette au supermarché. Cuisine retrouvée, repas partagés, tâches ménagères, home office et présence prolongée des conjoints. Elle ne fait pas de mal. Me concernant, le constat s’avère juste. La tête encore à Kawaguchiko, j’ajoute une conclusion personnelle aux échanges des francophones : perdre le contrôle. Trois points de réflexion. Et sans tomber malade. De grosses têtes jaunes me répondent et rient aux larmes.

Lundi, Abe a déclaré l’état d’urgence dans sept préfectures dont celle de Kanagawa. Nous attendons les prochaines mesures concernant Yokohama. Aujourd’hui, l’école annonce la prolongation de sa fermeture et le maintien de son programme d’apprentissage à la maison jusqu’au 11 mai.

  1. Aokigahara : la forêt des suicides et sa beauté cachée, Japon secret, 6 août 2019

2 commentaires sur “Les chutes de Shiraito

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  1. MERCI
    MERCI
    MERCI
    De nous partager ce moment féerique
    Et les photo….des cartes postales
    Après 4 semaines de confinement et grâce à ton récit, nous venons de faire une rando de rêve.
    MERCI
    MERCI
    MERCI

    Aimé par 1 personne

    1. MERCI
      MERCI
      MERCI
      Stéphanie, pour tes mots en retour. Je suis très très heureuse de partager avec toi et tous les lecteurs, nos découvertes, la beauté et la grandeur des paysages, ceux qui ravissent, donnent du souffle et de l’énergie. Très heureuse de contribuer à ouvrir les fenêtres pour aujourd’hui.
      Bonne journée 🙂 et grosses bises

      J'aime

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