Kodomo no hi 2020

Au Japon, Ikea fonctionne toujours et les livraisons, gratuites en cette période, tentent de stimuler les idées et la carte bleue. Notre fille aînée grandit et les bibliothèques qui la suivent depuis l’enfance lui devinrent intolérables avec le lockdown. Après maints drames et un point d’orgue, elle réussit à corrompre l’immobilisme de ses parents. La commande fut passée et la livraison fixée au quatrième jour de la Golden Week. Il en resterait quatre réservés au montage et divers aménagements. Une occupation à point nommé.

L’enlèvement des cartons n’ayant lieu que le premier et le troisième vendredi du mois, nous allions devoir cohabiter avec eux. Quant à ces vieux meubles, sans garage, sans grenier ni cave, il fallait s’en débarrasser. J’aurais pu proposer un don sur le réseau des expatriés. Cependant, dégoter un preneur à nos reliques se révélerait une peine perdue, j’en mettais ma main à couper : seize ou dix-sept ans d’âge pour deux bibliothèques agglomérées et contreplaquées d’un marron profond et onze pour un meuble à langer transformé en rangement et décoré plus ou moins avec bonheur d’images autocollantes. Et puis, je soignais mon image : sans vergogne, espérer déblayer ces vieilleries chez le autres plutôt qu’organiser l’enlèvement par la mairie et payer la taxe associée. Elle n’est pas gonflée celle-là.

Notre agent immobilier organisa l’affaire avec la liste arrêtée et les dimensions de chacun des condamnés, une de ses prérogatives, compter trois semaines de délai. Puis j’allai au konbini du coin (1) acheter les documents officiels. Un meuble égale une étiquette à un prix établi selon son volume, à dûment remplir et coller sur le désormais mal aimé. À huit heures précises le jour réservé, déposer la panoplie en évidence mais sans gêne au pied de sa maison.

A la fin, le meuble à langer transformé, partit chez nos voisins mitoyens. Il fait désormais la joie d’une enfant de dix ans qui partage régulièrement les jeux du confinement, port du masque obligatoire, avec notre cadette. Elle y installa son monde d’histoires et de Lego.

En attendant le rendez-vous des encombrants, les bibliothèques furent stockées sur notre pas-de-porte. Je fermai les yeux sur l’expédient qui transformait notre portion de quartier en début de dépotoir. Dimanche soir, dès le lendemain, notre voisine d’à côté, japonaise, celle du tri des poubelles et de setsubun (2), sonna. Elle resta cachée derrière la porte en raison des meubles qui bloquaient l’entrebâillement. « Konbanwa ». Je me sus repérée. Je crus à un redressement.

Elle montra les meubles. Je tentai de me justifier. Nous n’avions pas de place dans la maison. Les bibliothèques partiraient bientôt. Jeudi matin. Juste trois jours à traîner. J’allai chercher mes bouts de taxe. J’étais en règle, d’une certaine manière. Vous voyez. Je me servis de l’agent immobilier comme d’une caution. Il était dans la combine, John. C’est lui qui avait appelé les services de la mairie. Quand le flot de mes paroles s’éteignit à bout d’arguments et de lâchetés, la voisine me demanda un peu gênée, si elle pouvait les récupérer. 

Je passe les détails des annulations auprès de l’agent immobilier et de la mairie. Jeudi, aujourd’hui, s’avère le lendemain d’une semaine de vacances nationales. Le camion et les services municipaux ne pourront être informés dans les délais. Il restait un grand tapis et une chaise que je m’empressais de camoufler avec soin. Au moins, « ils » ne viendront pas pour rien. Mes voisines ne les auront pas ceux-là. Puis, je plaidai auprès de John. Je n’avais pas pu refuser à notre voisine, je connaissais son lien de parenté avec les propriétaires de la maison. Cette histoire me servirait de leçon. Et j’expliquerais aux agents municipaux que les meubles avaient disparu le temps de leur passage. Je ne me trouvai plus à une bassesse près. 

Ce dimanche soir, le deal dans le sac, notre voisine offrit des kabuto en origami, des casques de samouraï, afin de préparer la fête des enfants à venir le 5 mai (3), et en particulier des garçons, le pendant des hina matsuri des filles, le 3 mars (4). Afin de compléter la tradition, certaines maisons, certains parcs et temples, accrochent au vent des carpes en tissus, symboles de persévérance.

La voisine proposa d’enseigner cet art du pliage aux gosses. C’est bon pour la tête expliqua-t’elle en montrant la sienne. Elle ne semble pas connaître les joies de la troisième génération. Elle sortit récemment taper dans le ballon avec les enfants et nous confia son âge, soixante-quatorze ans. L’autre jour, je l’observai amusée depuis ma fenêtre. Elle discutait avec eux alors qu’ils jouaient à cache-cache ou chat. Elle voulut les convaincre de l’inutilité du masque dans l’impasse. Puis un après-midi, elle revint appuyer cette vérité avec des pâtisseries : « Ici ce n’est pas risqué, downtown oui ». Elle avait dû le chercher le downtown. Si ce n’est pas une pitié de voir ces gamins obligés de courir le nez et la bouche masqués ! Ah ! Ces mères angoissées. Enfin ! Ces français sur la bluff, elle les trouve sympathiques et tente d’en profiter. 

Lundi, nous nous promenâmes sous la pluie (5). Abe lui, prolongea l’état d’urgence jusqu’au 31 mai. Il devait originellement se terminer le mercredi, hier, dernier jour de la Golden Week. Les chiffres baissent certes, mais pas assez. Le Premier ministre se donne l’opportunité de réviser sa position le 14 mai (6). Grand bien lui fasse ! Mardi, jour de la fête des enfants, les bibliothèques migrèrent chez notre voisine. J’eus une pensée affectueuse pour tous les bambins de la terre. L’école de son côté, qui devait accueillir les élèves le 11, comme la France, informa les familles qu’elle n’ouvrirait plus ses portes avant la prochaine rentrée scolaire, le 17 août. Hier mercredi, je digérai, mal : cent vingt-trois nouveaux cas au Japon la veille, moins de six cents décès. Trois mois et demi, cela faisait quinze semaines d’école à la maison. Cinq mois et demi si l’on ajoutait les grandes vacances, cela faisait une demi-année, nos filles coupées des autres mômes.

Aujourd’hui jeudi, il fait beau, l’air frais du large rafraîchit le quartier, le ciel est bleu, j’attends le camion de la mairie. 

  1. Konbini, Les épiceries japonaises ouvertes 24/7/365, Kanpai !
  2. Voir l’article Voyageons léger !
  3. Kodomo no hi, Vivre le Japon
  4. Voir l’article La fête des petites filles
  5. Voir l’article Le jour de la nature
  6. Abe look to extend state of emergency through May 31, Japan Today, 04 mai 2020
    Japan extends state of emergency over coronavirus until May 31, The mainichi, 04 mai 2020

2 commentaires sur “Kodomo no hi 2020

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    1. Merci Stéphanie pour ton mot. Cela me fait toujours autant plaisir.
      Oui ces carpes dans le ciel sont magnifiques. Il serait possible de s’asseoir sur un banc et de les regarder une après-midi entière… Elles sont très apaisantes et gaies aussi.
      Grosses bises et merci pour ta fidélité 😉

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