On the road again

Dimanche dernier, le dix mai, nous célébrions la fête des mères. Nous allâmes jusqu’à la promenade Maedagawa à Yokosuka, au sud de Yokohama. Depuis le souhait de devenir autonome sur les routes de l’archipel (1), je considérai davantage cette sortie comme un entraînement à la conduite plutôt qu’un antidote au confinement. Elle représentait une sorte d’épreuve de vérité qui confirmerait ou non notre projet de passer l’après-midi à la plage les jours à venir. Le vent soufflait fort. Le temps restait gris, laiteux, presque poisseux ou c’était l’impression qu’il donnait. Il collait déjà une fine couche dont il était impossible de se défaire. Le soleil s’annonçait pourtant chaud et sans nuage le lundi. La météo se maintiendrait ainsi toute la semaine et permettrait sans doute les premiers bains de l’année. Nous l’espérions. Quand nous ajoutions le mot « Pacifique », nous qui venions de départements souvent tristes, nous avions souvent traîné notre ennui sur des routes de campagne vides, notre histoire se trouvait vite décidée.

Des bourrasques barraient les portes. Les enfants protestaient et partaient à contre-cœur, un jour de plus ou de moins enfermés. L’époux se montrait tendu à cause de l’épouse tendue qui rangeait, quelle mouche la piquait ?, sa maison. A la fin, il fallut se résigner et avaler les gouttes de Bach. La courbe du stress évolue semblable à celle du Covid, avait souligné la voisine : une fois montée haut, elle s’avère difficile à faire descendre. Il valait la peine de la maintenir plate. Au moment de partir, je testai un chewing-gum des célèbres fleurs.

J’avais usé des mêmes gouttes afin de passer le cap de la conduite seule en ville. Je devais accompagner nos filles à l’école un jour de grandes averses (2) et si dérobade il y aurait, elle serait aux prix de remords et lourdes déceptions. Je les utilisais jusqu’à ce que L. prévint qu’il se trouvait de l’alcool « dans ce truc-là » et que dans le cas d’un contrôle par la police, je risquais le résultat positif (tolérance zéro au Japon, comme en Suisse). J’arrêtai les gouttes. Par la suite, ma voisine offrit les chewing-gums dont je n’eus pas l’utilité avant ce dimanche de fête des mères. 

Il me semble que raconter le trajet jusqu’à Maedagawa deviendrait vite assommant. Je préfère choisir un critère évocateur bien que relatif et compter le nombre de klaxons : deux. Et je passe directement à la balade, si jolie, située dans le lit d’une rivière. Elle offre un kilomètre quatre cent de berges aménagées, de cascades, passerelles et gués de pierres, dans une nature dense et déjà humide. La saison des pluies se prépare. Il ne circulait pas un chat. Seul un pépé qui nous avait observé du coin de l’œil et que j’allai chercher dans son jardin nous aida à garer notre voiture en dehors des clous d’un parking privé, puis un autre qui nous guetta derrière son rideau soulevé à dessein.

Après quelques mètres, nos filles parties devant rebroussèrent chemin et se jetèrent dans mes bras : « Tu avais raison ! Tu avais raison ! », s’exclamèrent-elles, ravies de cette virée d’exploratrices. Elles disparurent loin devant. Je nous laissai distancer avec toutes ces photos. Elles réapparurent troublées : « Papa ! Maman ! On a vu un serpent.
– Ah bon ? répondis-je d’un air distrait. J’aurais aussi pu hausser les épaules.
– Il se tenait sur une branche et il est tombé dans la rivière. Vous croyez qu’il était venimeux ?
– On ne sait pas. Nous ne connaissons pas les serpents ici – comme si je pouvais distinguer une couleuvre d’une vipère en France. Dans le doute, considérez qu’ils sont tous dangereux ! »

Nous finîmes le chemin ensemble jusqu’à un pont et croisâmes le départ d’un sentier vers le Mont Ogusu. Il figure parmi les célébrités géographiques de la péninsule de Miura, son point culminant à deux cent soixante et un mètres, sa superbe vue. Bien qu’avec ce temps, nous serions en peine d’apercevoir l’horizon. Mais nous voulions continuer après si court et l’ascension ne durait que deux kilomètres et demi. Des panneaux décrivaient la faune, les oiseaux, les écrevisses et les crabes de la rivière. Un dernier, plus petit, attira notre attention. La tête de tueur, ses éclairs rouges et jaunes, l’avertissement en anglais n’autorisaient aucun doute : « Attention aux serpents venimeux. »

« On ne veut pas y aller.
– Ce n’est rien ça. C’est juste pour prévenir. », j’argumentai en mâchonnant mon chewing-gum relaxant. Notre aînée s’insurgea :
– C’est la pire fête des mères au monde », voulut faire demi-tour, mais rester en compagnie des panneaux, à la réflexion. La seconde se plaignit de fermer la marche, elle craignait une attaque par derrière. L. agrippa un des bâtons laissés sciemment près du panneau afin d’ouvrir la marche et chasser les fauteurs de trouble. Le prix d’une fête des mères. Je tentai de me rappeler le numéro des secours. « 116. Est-ce le 116 (3) ? » L’ascension fut peu sereine et sur le qui-vive. La feuille poussée par le vent, caressant le visage ou les cheveux, devint un cri d’effroi, la racine noueuse affleurant la terre, un animal prêt à piquer. Les arbres balayés par les rafales, certaines essences grinçant le bruit d’une porte dans la nuit, un avertissement.

L. sursauta, poussa un « Ah ! » grave. La colonne s’arrêta et s’agglutina contre son guide en alerte. Un énorme ver de terre sur le chemin, quatre, cinq fois, six fois ceux que nous connaissons, aussi gros qu’un serpent d’après nos filles, gesticulait au milieu du chemin. « Ah non ! Pas les vers de terre. Quelle horreur ceux-là ! » Nous fîmes demi-tour, en croisâmes un deuxième. Plus tard, à l’abris des oreilles, L. confirmerait un serpent. Toutefois je me fiai peu à son avis. « Si, il avait le ventre blanc. Il s’agitait sur le dos. Tu ne l’as donc pas vu ?
– Un serpent sur le dos ? Comment est-ce possible ? Je n’ai rien vu. C’était un ver. »
Nous évitâmes la rivière et repartîmes par la mer d’un bleu gris, la lumière dans les vagues, des reflets d’argent. Là encore, j’épargne le trajet du retour. Klaxon : un.

Le soir, dans mon lit, j’écrivis un inventaire :
– Circulation à gauche : check ! Parfois trop à gauche. A surveiller.
– Autoroute : rien à commenter. Les files ETC au péage (4), non ETC ou mixtes : intégrées.
– GPS : ok depuis que L. régla le niveau sonore et la carte dans le sens de la circulation. Solide entraînement de la conductrice auparavant : rien qu’à la vue et la flèche vers le bas.
– Feux de signalisation horizontaux, de l’autre côté du carrefour : finie la tentation d’aller se fourrer au pied.
– Étroitesse des rues : Yokohama, la nuit, sous la pluie, sur les pentes, les virages en épingle, des travaux, des rangs d’écoliers bavards, des piétons rentrant du boulot le nez sous le parapluie, l’esprit lourd.
– Trajet aller et retour. Une première.

Dans la seconde colonne, j’inscrivis le clignotant, mis trop tard quand « on » cherche sa route. Le Japonais très patient par ailleurs, et discret, ne le pardonne pas : klaxon. Je notai également les boulevards de la ville, des trois voies, réduites à deux le carrefour passé. Vous rouliez sur la voie centrale. Vous ne tourniez pas à droite bientôt, et vous laissiez filer les pressés. Vous vous retrouvez à gauche, la redoutée voie de gauche, autorisée dans le cas des arrêts brefs, ceux des innombrables livreurs qui sillonnent le pays. Fichue voie de gauche ! « Comment je peux anticiper ça, moi ? » Je ne le peux pas.

Je relus la liste que j’estimai favorable. De l’écriture incompréhensible que je garde pour moi, je retins les deux points à observer lors de notre prochaine escapade. L. ajouta les murets si bas qu’on ne les voit pas : « Tu les avais remarqués ceux-là quand tu t’es arrêtée pour régler ton GPS ?
– Non. »
La réplique du serpent, évidemment. Or je réfléchissais. Gestion du stress, vision et réflexe, je partai de loin. Cette histoire de reptiles cependant, de vers de terre géants et de nature généreuse, je deviendrais pilote de rallye avant de pouvoir trimbaler nos filles et planter la tente.

  1. Voir l’article Dix petites croix
  2. Voir l’article “V” de Victoire
  3. Les secours au Japon : 119
  4. ETC : abonnement au télépéage

Titre : On The Road Again, Willie Nelson

8 commentaires sur “On the road again

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    1. Merci Stéphanie. Oui, une bien jolie découverte ce ruisseau ou cette rivière aménagée !
      Pour le reste : je vais y arriver ! Je vais y arriver ! Je vais y arriver 😉
      Belle continuation à toi et à bientôt,
      Bises

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  1. Bravo pour la route et la ballade! J’imagine bien la réaction de E &E lors des « serpents » ou vers de terre gigantesques :). J’attends d’autres aventures 🙂
    Bises à tous les 4!!

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou Adeline,
      Mince alors ! J’ai cassé les plans de votre dimanche… Sorry… Les serpents ont peut-être eux aussi profité du calme du confinement et ils se lâchent…
      Hier, toujours à Miura, nous avons voulu aller à la réserve naturelle de Koajiro. Outre que j’ai galéré pour trouver l’entrée, fermée pour Covid-19. Même avertissement concernant les serpents. Brrrrr
      Maintenant, je comprends pourquoi beaucoup de Japonais portent des chaussures de marche montantes même pour une petite balade de rien du tout et des pantalons high-tech… pas de short… Voilà ce par quoi commencer avant d’acheter la tente 😉
      Bises et bon week-end !

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  2. Hello MPP ! je rattrape enfin mon retard…
    Bravo pour la conduite, et c’était une bien belle ballade en effet. Pas de photo du ver de terre du coup ? Dommage ! Mais je comprends les filles, pas très rassurant 🤨
    A bientôt, bises 😘

    Aimé par 1 personne

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