« Je vais à Nikkō »

Nos leçons de japonais s’arrêtèrent à « Je vais à Nikkō ». « Nikkō ni
ikimasu.
» Mais à force de mémoriser « ne vais pas », « ikimasen », « suis allée », « ikimashita », « ne suis pas allée », « ikimasendeshita », j’ouvris un guide. A seize heures trente vendredi, nous prîmes l’autoroute, puis le Bay bridge et traversâmes Tokyo pour la première fois en voiture. Nous contenions difficilement la tension liée à la circulation dont nous ignorions l’évolution en cette veille de week-end. Nous franchîmes des quartiers gagnés sur la mer, prîmes des tunnels, contournâmes la skytree au loin, suivîmes les bords aménagés de la rivière Arakawa, roulâmes, roulâmes.
« Tu vois, c’est toujours tout droit, disait L. Tu aurais pu conduire. » Nous saluèrent Kosuge et la prison de Ghosn, « Tiens ! C’est là.
 », et montâmes jusqu’au Nikkō de notre manuel de langue. Les habitations s’espacèrent, les champs apparurent, quelques plantations de riz, le vert profond. J’admirai plusieurs rangées de montagnes. Je n’avais jamais vu un tel paysage. Des collines d’un bleu soutenu sur le devant s’estompaient dans un dégradé diaphane chez leurs voisines plus hautes et plus éloignées. Longtemps, je crus reconnaître le Fuji. Je me trompai. Le soleil se couchait. La lumière était chaude et rose. C’était beau et impossible à prendre en photo. Nous devions rester à Nikkō le temps de ce premier week-end de déconfinés (1). Nous en rapporterions une spécialité locale de wagashi (2) à notre professeure. Et nous les lui offrirons à la reprise de nos cours mercredi matin.

A cent quarante kilomètres au nord de Tokyo, Nikkō est connue pour ses nombreux sanctuaires shinto et temples bouddhiques inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO (3) : lieu sacré de prières ancestrales, joyau architectural et artistique séculaire, forêt de cèdres à perte de vue. L’article ainsi fait, nous réservâmes deux nuits dans une pension modeste située à vingt-cinq kilomètres des dieux. L’estampille des Nations Unies s’avère cruelle envers la bourse. Danielle de l’Australie écrivait sur Booking (4) :
« Excellent rapport qualité prix et excellent emplacement. Les chambres sont assez petites mais confortables et propres. Les hôtes étaient très sympathiques et accueillants. Le petit-déjeuner et le dîner étaient supers. Si vous voulez vivre une véritable hospitalité japonaise, séjournez ici ! » La liste des autres commentaires se montrait du même acabit. 

Le lendemain, à l’heure d’un déjeuner tardif, notre voisine envoya un message WhatsApp :
« Coucou, mais ils sont où nos voisins ? Ici on frôle la crise d’ennui. Un smiley à la dentition parfaite finissait le mot auquel je répondis par trois smilies (il paraît que le pluriel s’écrit ainsi) riant aux larmes et une liste de nouvelles à la ligne :
– On vous croyait partis à Kawaguchiko. Je pousuivai.
– Nous sommes à Nikkō.
– Tout est fermé encore. Un smiley triste versait une larme.
– On a trouvé une pension pas chère…
– Pas fermé l’œil de la nuit.
– Un pépé ivre a passé sa nuit à tenter d’ouvrir la porte de sa chambre.
Le porte-clefs constitué d’un long et lourd parallélépipède orange Coca-Cola tanguait au bout d’une chaîne et heurtait régulièrement la porte de la chambre ou celle très contiguë (il fallait maintenir la poignée complètement tournée à droite pour pouvoir sortir de notre chambre, sans quoi le pêne à demi-tour heurtait la poignée de la chambre d’à côté et nous laissait prisonniers). Ces portes, toutes métalliques, peut-être comme à Kosuge, les numéros peints y faisaient songer en tous les cas, résonnaient à ne plus savoir. Puis l’abruti avait semblé essayer chaque porte, pensant sans doute s’être trompé de piaule, insérant sa clef, tentant de la manœuvrer, secouant ce qu’il pouvait dans un bruit de métal enragé. A trois heures du matin, vaincu, il descendit les escalier, puis les remonta à quatre.
– Il a toqué à quatre heures du matin chez les filles pour qu’elles l’aident… poursuivis-je.
– Week-end de la loose. »
Je finissai le résumé de nos péripéties nocturnes avec les mêmes smilies de mauvaise fortune bon cœur et nous commentâmes les délais nécessaires au Japon afin de reprendre une vie « ordinaire ».

Je tentai de raisonner ma culpabilité. Je n’étais pas sortie de ma chambre. J’avais entendu le papy prononcer ce qu’il me semblait de longues phrases. Je crus qu’un client japonais s’était enfin sacrifié et tentait de le secourir. Il conférait en réalité avec notre cadette qu’il avait réveillée à cette étape de son barouf, la chambre de nos filles se situant à côté de la sienne, les escaliers et l’heure de dégrisement lui ayant fait retrouver quelque conviction. Notre cadette lui avait ouvert la porte, persuadée de rencontrer son père, et lui avait parlé un anglais qu’il ne comprit pas. Je n’avais pas perçu sa voix mais selon nos filles, il put intégrer sa chambre après. Il avait pourtant descendu les escaliers une nouvelle fois à cinq heures et je me demandai ce que signifiait cet ultime aller et retour. Il cherchait peut-être les toilettes au rez-de-chaussée, ne se souvenant plus qu’il disposait des siennes dans sa chambre. Mon imagination s’était mise en branle alors que nos filles racontaient leur histoire :
« Tu n’as pas eu peur ?
– Mais non maman. On vit au Japon. »

Je passe les recommandations qui suivirent. Notre voisine conclut ainsi notre aventure : « Ça, ça n’arrive qu’à toi. » Assurément, elle gardait Jeff en tête (5). Je répondis que L. s’avoua très fatigué ce matin-là et qu’il avait voulu rentrer à Yokohama. Avec nos filles, nous réussîmes à le consoler. Plutôt ça que la maison dont nous soupions trop depuis trois mois. Nous ne savions pas encore que les merveilles de l’UNESCO tant vantées se tiendraient toutes fermées.

  1.  Voir l’article Oyez ! Oyez !
  2. Wagashi : pâtisserie traditionnelle japonaise. Voir Wagashi, les pâtisseries japonaises
  3. Voir Sanctuaires et temples de Nikko, UNESCO et Guide de voyage de Nikkō et son complexe religieux, Vivre le Japon
  4. Kinugawa Pension Bamboo
  5. Voir l’article Le shaka, détends-toi !

6 commentaires sur “« Je vais à Nikkō »

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  1. Encore une belle aventure !
    Enfin pour nous lecteurs qui avons le récits et les photos…et non le dérangement nocturne 🤣🤣🤣
    Les plateaux repas le font terriblement envie… miam 🤤

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou Stéphanie !
      Merci pour ton mot 🙂
      J’en étais sûre que tu apprécierais le plateau repas. Et je confirme, il était délicieux 🙂
      Bon… Kyoto, ce n’était pas le grand luxe et nous avons dû sortir l’éponge mais tu vois ce à quoi nous avons échappé….
      Bonne continuation et merci pour la dernière info 😉
      Bises

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  2. Quelle aventure ! je confirme : il n’y a qu’a vous que ça arrive des histoires comme ça ;-);-)
    Rholala ! le plateau de gauche me donne l’eau à la bouche….vivement qu’on puisse aller à Ippudo, nos ramen maison ne nous suffisent pas.
    Bises à tous

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou Chris,
      N’est-ce pas ?! 😉 Enfin… je me rappelle d’une nuit prémonitoire dans notre appartement vide, la dernière en France avant le grand départ, au cours de laquelle, le matelas pneumatique prêté par des voisins et amis, se dégonfla régulièrement… à bout de quelques regonflages et tangage nauséeux, je me levai à quatre heures du matin ;-)… Je dus finir un article pour Kawaii…
      Bises et vive Ippudo ! Il me tarde aussi 🙂

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