L’esprit du kitsune

Les édifices religieux se révélant clos à Nikkō, nous disposions d’assez de temps pour explorer un sentier forestier menant, nous le repérâmes une fois atteint, à un petit temple isolé et plus loin une cascade (1). Malgré une fraîcheur relative, les arbres, le chemin pavé de pierres et bordé de mousses, ainsi que les dieux un peu délabrés mais toujours postés là, nous invitèrent à nous enfoncer sur cette voie que les cartes de Google n’indiquent pas. Nous avions largué les rares touristes qui déambulaient comme nous, et nous demandions où nos pas nous conduiraient.
Au cours de cette échappée, nos filles nous interpellèrent avec une affiche placardée sur un arbre, puis sur un grillage. Nous tombâmes sur les avis de la disparition de Tiphaine Véron, aperçue la dernière fois à Nikkō. Si je n’avais pas prêté attention au lieu, je me rappelai ce drame annoncé dans la presse l’été de notre départ, voici presque deux ans. Il s’était manifesté à nouveau lors de la vente de charité à laquelle j’avais indirectement participé en février dernier, le jour où Abe annonçait la fermeture des écoles.
Le pont rouge et touristique (2), également fermé aux visiteurs, s’avère, je l’appris plus tard, la dernière image envoyée par Tiphaine à sa famille. J’ajoutai une photo de notre premier distributeur d’origami, puis celle d’une cabine téléphérique périmée transformée en cabine téléphonique (3) (4), et des vues ordinaires de ces commerces installés le long de la nationale cent dix-neuf : l’anecdotique, le décalé ou la banalité afin d’alléger le poids du pont.

Sur Kawaii, je tentai de raconter Nikkō sans Tiphaine. Je craignais de heurter le lecteur en introduisant ce destin figé et inconnu, disparition volontaire, accidentelle ou criminelle – Tiphaine figure désormais dans la liste Interpol – parmi mes histoires drôles et paisibles de cartes postales. Il me sembla cependant que taire Tiphaine présenterait une vision incomplète et finalement fausse de la ville et que sa disparition méritait qu’elle soit nommée avec simplicité. Je ne pouvais plus écrire de toutes les façons. Le sort de Tiphaine avait érigé une barrière et contaminait le monde que je regardais. Je repensai au pépé éméché qui avait frappé à la porte de nos filles à quatre heures du matin (5).

La nuit précédant le rappel de ce fait divers sur les affiches de ce sentier à Nikkō, au cours des quelques heures que l’ivrogne de la pension nous laissa de sommeil, une heure ou deux tout au plus, nos filles et moi-même rêvâmes d’un renard. Le mien, pour ce dont je me souviens, sortait d’un fourré en trottinant. Son apparition intentionnelle annonçait toujours un danger auquel je répondai en abandonnant mes activités. Je rassemblai les visages transparents et informes qui se trouvaient là, les enfermai derrière des murs de pierres épais et rabattai de lourdes portes. Je devenais lasse. Pourtant, il ne me vint pas à l’esprit de secouer le renard et lui demander des comptes,
« Et ! Oh ! Quels sont ces périls à répétition ? J’en ai marre à la fin. » Quant à chacun des renards de nos filles, il se montrait beaucoup plus cocasse. Il tentait de courir ou s’enfuir mais leur ivresse les faisait tituber. « Quelles étranges coïncidences ! »

Sur le chemin du retour à la voiture, nous ne poussâmes pas jusqu’à la cascade, elle ne nous donnait plus envie, je pensais à Tiphaine et j’insistais : « Que cela peut-il signifier que nous rêvions toutes les trois d’un renard au même moment ? » L. proposa des explications rationnelles à l’aide de probabilités que je confortai afin de classer le dossier : notre aînée ne venait-elle pas de finir son chapitre consacré au personnage du renard rusé et vaniteux dans la littérature de la sixième ? Et notre cadette n’apprenait-elle pas Le Loup et l’Agneau ?

Tiphaine continuait à me hanter et la nuit à la pension. Le souvenir des apparitions simultanées de nos renards surgit une dernière fois et je me demandai comment j’avais pu les oublier. Je me décidai à rechercher leur signification dans la mythologie japonaise. S’ils existaient, savait-on jamais, le dernier espoir de parvenir à une explication. Wikipédia exposa l’esprit surnaturel du kitsune (6), depuis des siècles protégeant du mal et servant d’esprit gardien. Il aimait se métamorphoser et se manifester dans les rêves, créer ou dissiper des illusions, courber l’espace et le temps. Kitsune figurait parmi les plus dominants des yokai, ces créatures du folklore japonais qui aident ou jouent des tours aux humains et que Miyazaki a popularisé au-delà du Japon à travers les kodama dans Princesse Mononoké (7). Je levai la tête de mon écran. Les dieux nous protégeaient cette nuit-là, et je le crus, pour longtemps. Dès cette découverte, ils me tirèrent de Tiphaine : « Ce n’est pas ton affaire. », enfermèrent chacune de nos histoires dans des mondes séparés et impénétrables et me forcèrent à avancer.

  1. Temple Nikkōzan Rin’nōji Gyōjadō et cascade de Shiraito
  2. Pont Shinkyō
  3. Peut-être celui de Akechidaira, à une vingtaine de kilomètres de Nikkō. Il offre une vue splendide sur le lac Chuzenji, la chute d’eau de Kegon et le volcan Nantai qui se reflète dans l’eau du lac.
  4. L’utilisation des cabines au Japon n’a pas été marginalisée par l’apparition des téléphones portables. Elles peuvent s’avérer très utile, notamment dans le cas d’un tremblement de terre. Lors de la catastrophe de Fukushima, le 11 mars 2011, certains Tokyoïtes firent la queue plusieurs heures afin de rassurer un proche.
  5. Voir l’article « Je vais à Nikkō »
  6. Voir Kitsune (Wikipédia)
  7. Voir Ghosts, Demons, and Shapeshifters: An Introduction to Japanese Yokai Culture

4 commentaires sur “L’esprit du kitsune

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  1. Quelle drôle de rencontre cette affiche !
    En effet, cela doit perturber une si belle promenade.
    La photo 19 est magnifique.
    Et ce rêve de renard la même nuit ! Incroyable !
    Qu’il vous protège !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Stéphanie !!!
      Je suis retournée voir la photo 19 🙂 Oui, superbe pont. J’aime le rouge dans les paysages. J’aime les couleurs. Et s’il n’avait été fermé en raison du Covid, nous aurions dû supporter les visiteurs. La carte postale n’aurait pas été aussi belle.
      Le renard est parmi nous tous, j’en suis sûre. Je crois qu’il apparaît surtout au Japon. Allons savoir pourquoi !?

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  2. Très bel article… émotions bien retranscrites qui me laissent perplexe.. et triste pour cette jeune fille.
    Magnifique photo du pont.
    Je t’embrasse (emoji qui t’envoie un bisou, pas assez de réseau apparemment -je n’y arrive pas !!)

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton message Nelly et le partage de tes émotions. Je vois que tu refais surface, c’est bon signe 🙂
      Et pour une fois que c’est toi qui ne parviens pas à envoyer un « vrai » emoji… 😉 😉
      Je t’embrasse aussi. A très très bientôt !!!

      Aimé par 1 personne

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