La vie claire

Mon amie traduisit le message en japonais, me réconforta « quiproquo mignon » et donna la clef : en plus du mot « grand-père » tel que je l’avais compris, « les Japonais utilisent le mot ojiichan ou ojiisan pour désigner un vieil homme en signe de sympathie et de familiarité. »

J’avalai quelques gouttes de Rescue trois cent mètres avant d’arriver. A vingt mètres, je retirai mon masque. Je saluai Oidon-san et un client assis face à lui sur le banc adossé à la façade du bar.
« Konichiwa.
– Konichiwa.
– Wait Marie-san. »
Oidon-san rentra dans le bar et revint avec un paquet de la part du ojiisan contenant des cartes postales précisa-t’il. Je remis mon message qu’il lut en partie à haute voix. Il sourit. Avec le grand-père, ils avaient compris depuis longtemps et j’imagine qu’ils s’en étaient payé une bonne pendant que je me tourmentais. A la fin, le mot précisait que je partais. Oidon-san inscrivit sur son calendrier accroché sous la pochette du vinyle en cours les dates de mon voyage puis m’invita à ouvrir le paquet. Cinq peintures du grand-père se trouvaient imprimées sur des cartes. Oidon-san apporta un chai, s’assit à ma table et nous nommâmes les vues de Yokohama que nous reconnaissions : ici le Yamashita park vu d’en haut avec la Landmark tower, là le même parc avec l’Hikawa Maru au loin, le transpacifique ouvert en 1930 assurant la liaison entre Yokohama et Seattle. Charlie Chaplin aurait voyagé à bord. Des mouettes avec d’autres bâtiments que je croyais discerner. Je voulais y voir l’hôtel New Grand ouvert lui en 1927. « Seagull ». « Kamome ». Je répétai
« kamome ». Le Bay bridge au coucher du soleil. Un remorqueur typique au premier plan. Oidon-san attrapa le bouchon en liège du pot à sucre et mima le soleil qui traçait sa courbe. Le pont disparaissait dans l’embrasement du crépuscule. Une dernière, les abords du stade de Yokohama selon moi. La M
arine tower selon Oidon-san. Je savourais les couleurs, le jaune, le rouge, le bleu, du vert, et la nature, les fleurs, les arbres, la mer et le soleil de Yokohama que le peintre avait vu détruite pour moitié dans un ciel en noir et blanc.

Oidon-san rejoignit ses clients restés à l’entrée à la recherche de fraîcheur. Je restai seule dans le bar. Un moment après, il repassa avec une spirale d’encens anti-moustique qu’il venait d’allumer. Il me la montra :
« Tu sais ce que c’est ?
– Non. »
Était-ce une invitation à les rejoindre ? La musique restait gaie. Le Sir Roland Hanna Trio jouait Finding John Lewis. Je levai peut-être la tête à ce morceau Afternoon in Paris. Un piano, une batterie, une contrebasse chantaient la vie claire qui va, une longue pente que l’on dévale en se tenant la main, le rire aux éclats. Arrivés en bas, on reprend son souffle. C’était bien n’est-ce pas ? A demain ! A demain ! Le jour finit, quelques lumières s’allument et chacun repart dans sa direction. Qu’inventerons-nous le jour suivant ? A l’intérieur du Minton, les suspensions se balançaient. J’entendais les voix. J’aurais voulu m’asseoir avec eux dans la rue.

Je saisis les deux derniers mots de Oidon-san : « Ki o tsukete » et
« Okinawa ». « Prends soin de toi à Okinawa ! » J’enverrai peut-être une carte. Ainsi je saluais ma ville. Ainsi se terminait ma première saison au Minton.

6 commentaires sur “La vie claire

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    1. Coucou,
      Merci pour ton message ! J’ai beaucoup pensé à toi en écrivant cet article suite à nos nombreux et joyeux messages d’hier soir 🙂
      Et je crois que tes mots sont très jutes. J’ai beaucoup de chance de connaître un tel endroit. J’ai beaucoup de chance qu’il existe un tel endroit.
      Alors à la saison numéro 2 ! En attendant… il faut que je travaille mon japonais… (emoji riant aux larmes)
      Ki o tsukete toi aussi pour ce week-end et les semaines à venir.
      Je t’embrasse fort.

      Aimé par 1 personne

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