Levée des restrictions aux frontières et autres considérations

L’actualité s’est précipitée la semaine dernière au Japon. Kawaii ne possède d’autre choix que d’en témoigner, ne serait-ce qu’un peu. Je connais cet embarras, celui de découvrir le soir et par le plus grand des hasards, que l’on a passé sa journée innocent de l’information retentissante du matin et ce à l’heure d’internet et des smartphones. J’en fis les frais le jour où Johnny cassa sa pipe, paix à son âme, mes anciens collègues demeurent témoins.

Vendredi 28 août, Abe annonça sa démission pour des raisons de santé. L’information ne paraît pas dans le JT de 20 h sur la 2. Quant à la 1, il se révèle nécessaire de s’inscrire afin d’accéder au replay. J’ai abandonné. Il est certain que Abe n’est pas Johnny. Nous ne parlons pas ici du même grand frisson.
« Que je t’aime, que je t’aime
Que je t’aime »
La France s’occupe de la rentrée scolaire et du port du masque. Rien d’anormal.

Une autre information avait supplanté vendredi la rectocolite hémorragique du premier ministre. L. envoya à 19 h 25 un message laconique : « Ca y est ! Libre. » Le gouvernement nippon confirmait la levée des restrictions de rentrée sur son sol pour les résidents étrangers (1). 2,4 millions d’étrangers au Japon seraient concernés, 29 000 restés en rade à l’étranger depuis plusieurs mois. Dimanche, les trois conseillers consulaires confirmèrent la presse avec des bémols de procédures strictes. Lundi, l’ambassadeur envoya un mail joyeux et prudent. Pour ce que j’en ai retenu :

  • procédure un mois avant le départ auprès du bureau de l’immigration,
  • obtention d’une autorisation de voyage aux dates souhaitées non garantie en raison de la capacité de traitement des aéroports (j’ai compris « traitement » des tests),
  • test PCR négatif datant de moins de 72 heures avant le vol de retour,
  • test PCR et quarantaine de quatorze jours à l’arrivée, avec impossibilité d’emprunter les transports publics, y compris les taxis ou les vols intérieurs en correspondance.

Quant à moi, je me voyais déjà fêter Noël en France au pied d’un bon feu de cheminée. Dès vendredi soir, je regardai Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? (2) afin de me repaître de ces images de retrouvailles familiales qui m’attendaient bientôt. Je disposais d’une solution à tout : la procédure à l’immigration et l’arbitrage potentiel entre un ou deux millions d’étrangers en mal de pays, une affaire de déni, le test PCR en France, nos proches trouveraient bien un labo, la quarantaine, l’école assurerait ses cours à distance, nous n’étions pas les seuls, les transports publics, qu’à cela ne tienne, nous laisserons la voiture à l’aéroport. La facture du parking ? Qui se montre assez bas pour évoquer pareilles vétilles ?

Je venais d’échapper à la descente aux enfers. Lundi dernier, après une semaine de cours, l’école avait annoncé qu’elle allongeait son « blended learning » (j’apprends : « apprentissage mixte ») supposé durer deux semaines, jusqu’au 2 octobre. Rendez-vous le 28 septembre pour la suite, sans aucune garantie d’une reprise « full time ». 

Toute la semaine, j’avais mené l’enquête. Le lundi, l’école homologue d’à côté, hormis les activités extra scolaires, reprenait à temps complet, ainsi que toutes les écoles japonaises du pays. Le mercredi, le lycée français à Tokyo confirmait. Le samedi, je reçus la réponse affirmative de l’école allemande. L’établissement faisait figure d’exception. Les locaux ne permettaient pas une distanciation sociale suffisante. L’argument tenait la route, une nouvelle école plus grande se trouve actuellement en construction en bas de la bluff.

Je pestais désormais contre cette école qui rédigeait si bien ses mails aux parents (3) mais comptait au moins sur l’un des deux afin d’assurer cette organisation : semaine A – lundi, mercredi, vendredi, à l’école, semaine B – mardi, jeudi. Et on recommence : semaine A – mardi, jeudi, à la maison, semaine B – lundi, mercredi, vendredi. Je trouvais d’autres défauts aussi : les réunions annoncées deux ou trois jours à l’avance, obligeant à annuler tel ou tel rendez-vous dans l’agenda, celles à 9 h 30 dès le lundi matin. Et si je voulais raconter toute ma vie dans Kawaii, je ferais comment ?

Mon cerveau lâchait. Je ne savais plus ce que j’avais fait la veille, ce que je ferai le lendemain. J’oubliais le bento, le réfrigérateur se révélait vide à l’heure du déjeuner. Notre cadette m’entraînait alors vers un café pas cher dans un état d’intense hypoglycémie. Aucune lancée continue dans un projet ne paraissait possible. J’acceptais les invitations, en refusais d’autres, sans véritable critère excepté celui de l’instant présent. Je disais à ceux qui voulaient l’entendre que j’allais sombrer dans une lourde dépression. Ma cadette compatissait : « Tu sais, je te comprends très bien maman. Si j’étais Présidente de la France et que je devais sauver un lapin et qu’en même temps, on me proposait de jouer avec mes copines, je ne saurais pas quoi faire. »

Les premiers jours à la maison, mon aînée en 6ème finissait à 10 heures. Fallait-il s’inquiéter au sujet de son savoir dit académique ? Ses habitudes de travail ? Nous tentions de nous rassurer. Le soir, L. épluchait les manuels scolaires de mathématiques et balançait des listes d’exercices. A l’heure du déjeuner, les filles se plaignaient de maux de tête. J’osais le contre-ordre : « On arrête là. Il fait trop chaud, toutes à la piscine ! »

Notre aînée de 6ème, d’abord triste et en colère, revint convaincue d’une discussion avec son professeur principal. C’est elle qui m’expliqua la contrainte des locaux. Puis elle confia que ce système s’avérait une transition plus douce. Elle continuait à me voir beaucoup. J’ai fini, bien sûr, par vouloir donner ma démission. C’est ainsi que l’on procède dans le cas d’un désaccord profond ou d’une rupture d’un contrat moral ou d’une certitude que l’on ne forme plus la bonne personne au bon moment au bon endroit. On rebat les cartes. Ciao ! Je rentre en France. Vous savez où me trouver.

Seulement, depuis aujourd’hui, 1er septembre, les frontières du Japon nous sont désormais ouvertes. J’ai rangé au placard ma lettre à l’intention de l’école dénombrant pas moins de trois chefs d’accusation : dégradation de la santé morale de l’un des membres de la famille, désagrégation de ladite famille et anéantissement de son projet d’expatriation. Salué mon art de la procrastination, « Tu as du bon toi, parfois, ma vieille ! », et ravalé mes mauvaises pensées de complaisance et de couardise à l’égard du personnel enseignant. Désormais, si je voulais profiter de nos trois semaines de vacances en France, j’avais deux semaines d’enseignement à la maison à négocier en vue de notre quarantaine. Je voulais garder un esprit positif et arrangeant. Voyons, il ne sert à rien de s’énerver. Et cet enseignement mixte, ne s’avérait pas si mal à la fin. Il permettait aux professeurs de rester rodés au moins jusqu’au mois de janvier. Et aux enfants, de ne pas perdre la main.

C’est ainsi, je l’avoue. Voilà comment on négocie avec soi-même. Et par dessus tout, voilà comment on fabrique ses petits arrangements avec l’école. Je crois que cela ne surprendra personne.

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  1. Japan to lift re-entry restrictions on foreign residents from Sept 1, Japan Today, 28 août 2020
  2. Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? : comédie française coécrite et réalisée par Philippe de Chauveron, sortie en 2014.
  3. Voir l’article Une pichenette du ciel

6 commentaires sur “Levée des restrictions aux frontières et autres considérations

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  1. Ah ah Johnny, je me souviens bien !!! J’en rit encore.
    Cette rentrée scolaire japonaise me fait penser au jeu du yoyo. De temps en temps le yoyo descend et remonte bien comme il faut, le fil suit le rythme. Et sans savoir pourquoi, sans changer le rythme de la main, le fil se trouve tout distendu et le yoyo perd tout son rythme.
    Bref, tu vas devenir une artiste de l’instant présent et de la patience.

    Tu ne nous as pas parlé des cafards ?

    Aimé par 1 personne

    1. Oui c’était énorme ce soir-là 😉 😉 😉 Tellement de bons moments partagés. Là, je mets ma petite larme.
      Et tu sais Delphine, tu as un don de devin. Ta description du yo-yo, c’est exactement cela. Actuellement, chaque soir, je me dis : « Bon, OK. Aujourd’hui le yo-yo est bien descendu et bien remonté. » Et demain, je serai très vigilante, sans aucune garantie. Tout peut basculer…
      Bonne rentrée à tes enfants et bonne rentrée à toi.
      Grosses bises
      PS : les cafards… il y en a eu un la semaine dernière… il commence à faire un peu moins chaud… nous tenons le bon bout de ce côté-là mais nous attendons la fin du mois de septembre. Bises.

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  2. Période compliquée… courage MPP…
    La perspective de venir en Décembre est encourageante, et d’ici là on peut espérer que le protocole de retour se sera assoupli !

    Tu m’as bien fait rire avec ta référence à Johnny 😉
    A bientôt 😘

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou Nelly,
      Merci pour ton mot d’encouragement et d’espoir ! Oui, c’est ce que l’on peut espérer. Je croise les doigts. D’autant que la paperasserie administrative est loin d’être mon fort… Mais bon, cette nouvelle est une lumière. Même si c’est compliqué, je sais désormais que si j’ai besoin de rentrer en France en urgence pour x raison, c’est possible. Et c’est un grand soulagement.
      Bon courage pour le retour au bureau et tous les projets de fin d’année. Je ne sais pas ce qu’il en est des congrès avec le Covid. Annulés ?
      Et puis, il est bon de se rappeler les bons souvenirs. C’était mon dernier séminaire avec vous et il était génial 😉
      Énormes bises (smiley cœur)

      Aimé par 1 personne

    1. Oui, c’est cela. J’observe un jour après l’autre. Le matin, je regarde ma journée. Et le soir, celle du lendemain. Et cela s’arrête-là 🙂
      Comme c’est étrange !
      Grosses bises et belle journée de jeudi 🙂

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