Rafting à Oume

Lundi dernier s’avérait donc pédagogique pour les professeurs (1). Une maman avisée (une Américaine) imagina quelques activités en vue d’occuper ses enfants, invita une maman (une Chinoise) et une autre maman (une Indienne), qui invita une maman à son tour (une Française, en l’occurrence moi). Plus on est de fous, plus on rit. Au programme, rafting dans les montagnes à Oume (2), à quatre-vingt-dix kilomètres au nord de Yokohama.

Le rafting n’est pas japonais puisqu’il est né aux Etats-Unis. Et je suppose que le rafting, où qu’il se passe dans le monde, reste le rafting, en particulier pour les touristes ignorants tels que nous. Qui saurait les premières fois, évaluer le débit de l’eau ici plus qu’ailleurs, apprécier la force du courant dans ce couloir ou mesurer la position singulière de ce rocher ? J’aurais aussi bien pu passer cet article.
Mais, après presque deux ans écoulés, j’étais fière de mon intégration parmi les mamans de l’école. A la suite de la mer (3) et même si Hakone et Kawaguchiko figurent en bonne position dans Kawaii (4), je souhaitais rendre compte de ces montagnes à ce point proches de Tokyo et Yokohama. De même que ma fille, j’ai partagé cette sorte de canotage avec une amie et elle me rappelle ma jeunesse et ces moments drôles de nos vacances et de nos voyages. Et en faveur de tous les lecteurs, il convenait de poursuivre le travail de sape contre la Covid et divers sujets préoccupants. Certes, conduire jusqu’à Oume se montrait le point sensible. Par chance, j’avais déjà fait la route jusqu’au Mont Mitake juste à côté.

Il me paraît souvent difficile de rattraper les articles que j’ai laissés passer.
Nous avions organisé cette sortie un dimanche du mois de mai pendant le confinement « volontaire » et avions pris le risque qu’il soit fermé. Sur place, nous n’avions trouvé qu’un parking improvisé dans un champs. Un gars du pays rendait ce service contre mille yens (5) à glisser dans la fente d’une boîte en bois laissée sans surveillance.
Les montagnes sont jeunes au Japon. Il n’est point besoin de monter haut pour affronter des pentes raides (6). L. se traînait : il avait roulé quatre-vingt-dix kilomètres en vélo la veille et il faisait déjà chaud. Les filles avançaient en comptant les cèdres numérotés jusqu’au sommet et tiraient leur père pour jouer.
Nous avions pique-niqué à l’entrée du sanctuaire Musashi Mitake. Dans la montée vers celui-ci, alertés par les exclamations d’Indiens apeurés, nous avions surpris un spécimen de serpent apathique passant une tête à travers la rambarde des escaliers. Le sanctuaire lui, avait fermé.
A partir de là, et moyennant deux heures de marche supplémentaires, des randonnées mènent à des cascades et un jardin de pierres. Si nous voulions les découvrir un jour, il nous faudrait revenir et prendre le funiculaire afin de nous épargner les trois heures d’ascension jusqu’au Mitake-san. Et peut-être envisager cette deuxième visite à la période des feuilles d’automne.

Enfin. A quelques encablures du Mitake, notre aînée rejoignit son raft et son guide, ses trois copines et le père de l’une d’elles. Moi je grimpai dans le suivant avec ma cadette, deux mamans (l’Américaine et la Chinoise) et deux garçons de sept et neuf ans. Et vogue la galère !
Au moment de quitter la rive, l’Américaine m’avoua qu’elle se sentait un peu anxieuse. « Si vous suivez les indications du guide, il n’y a vraiment rien à craindre. Et vous verrez, le rafting, c’est un peu comme du théâtre », la rassurai-je.
Pas plus tranquillisée par le guide, peut-être Malaisien, peut-être Philippin, elle le prévint : « I am a mom. I worry. I don’t like when I lose control. » (7) Il lui demanda d’où elle venait, comme si l’inquiétude sortait d’un coin à part. Elle ne répondit pas directement : « J’habite à Yokohama. » Tenace, il profita d’une nouvelle occasion pour lui reposer la question et elle finit par révéler dans un filet de voix : « United States ».

Après des rapides, des tourbillons, des rochers droit devant, des creux, des vagues, des paquets de rivière froide, des coups de rame à gauche, stop, en arrière, stop, des positions de sécurité, assis les genoux pliés dans le fond du raft, la pagaie droite vers le ciel, des coups de rame à nouveau, vite, nous atteignîmes une partie calme du cours d’eau et notre guide proposa une baignade. Aucun parmi nous ne s’y risqua, excepté notre acolyte chinoise qui s’y jeta, attrapa la ligne de vie le long du raft et se laissa glisser. C’était très agréable disait-elle. Elle voulait se familiariser avec cet environnement parfois impétueux et saurait à quoi s’en tenir en cas de chute accidentelle.
Le guide prévint alors, nous allions affronter un passage agité quelques mètres plus bas. Il sonna la fin de la récréation et demanda à notre énergique coéquipière de remonter. Elle tenta de tirer sur les bras, de passer une tête, de redresser le buste, de remonter une jambe, sans doute tous ces efforts, n’y parvenait pas, se mit à crier :
« But I can’t come into the boat. I can’t. I can’t. I can’t come into the boat.
– Montez ! Montez ! beuglait le guide. La panique la gagnait :
But I can’t. I can’t. »
Sans attendre davantage, je me précipitai sur elle et agrippai son gilet de sauvetage, suivant à la lettre la procédure indiquée au briefing de départ. Après tout, je gardais une dette envers son mari. J’avais appris au cours de notre pique-nique qu’il s’agissait de l’homme qui m’avait sauvé du strict règlement de la piscine Motomachi l’été passé (8). Je la tirais de toutes mes forces. Son corps emporté par le courant m’attirait dangereusement dans la rivière. Je perdais l’équilibre.
Notre aînée nous raconta qu’au même moment, sur le bateau où elle naviguait avec sa fille, celle-ci dépitée affirmait à chacune de ses copines :
« Oh my God! It’s not my mom. It’s not my mom. It’s not my mom. » (9)
Je continuais à tirer, incapable de l’extirper d’un centimètre. Elle continuait à crier : « But I can’t come into the boat. I can’t. » Je voulais rire, le guide ne s’en privait pas. Il continuait à la presser : « Grimpez vite ! Grimpez ! »
A cet instant, l’américaine intervint et en moins de trois secondes, ramena notre naufragée la tête la première dans le bateau. Je la félicitai aussitôt de sa force. Elle exposa ses bras. Après tout, c’est là-bas que Popeye est né, comme le rafting.
Je conclus qu’au Japon, les relations sino-américaines se trouvaient au beau fixe et que chacun se montrait prêt à secourir son prochain. Quant à l’empressement des interventions françaises, j’ai sans doute mon idée. Je laisse cependant la liberté au lecteur de se faire la sienne.

Pendant que les choses rentraient dans l’ordre, l’embarcation poursuivait son chemin. Le guide nous invita à nous allonger sur le ventre, les pieds dépassant à un boudin, la tête à l’autre, les yeux fixant le courant, ce qui immanquablement, nous fit ingurgiter de nouveaux paquets de rivière. L’Américaine confia : « Si j’avais su que je ferais un jour du rafting dans cette position. » Un éclat de rire sonore me prit, juste avant d’apercevoir en amont le troisième bateau rempli de Japonais se retourner avec toute sa cargaison.
Plus tard, mon amie américaine obtiendra la confirmation de la bouche de notre guide que ce retournement fut parfaitement orchestré par le barreur du raft et dès lors comprendra qu’elle ne dut son salut qu’aux jeunes enfants qui nous accompagnaient.

A proximité de l’arrivée, nous fîmes une dernière halte. Les jeunes qui le souhaitaient escaladèrent un rocher puis sautèrent de deux ou quatre mètres. Les guides comptaient jusqu’à l’élan final, « One. Two. Three. Go ! », filmaient et prenaient des photos. Les trois groupes maintenant réunis applaudissaient, les parents arrêtaient la course dans l’eau et félicitaient. Nous rentrâmes heureux au centre où des douches et des boissons chaudes nous attendaient.
Vers dix-sept heures, nous prîmes la route, les virages de montagne, les pluies torrentielles d’orage, les tunnels, les échangeurs, les trois voies, les bouchons, les péages, la nuit. Nous arrivâmes peu avant dix-neuf heures. Les filles étaient cuites, le week-end se terminait, l’école se tiendrait à la maison le lendemain.

Je n’ai pas de véritable fin à cette histoire, une conclusion un tant soit peu pénétrante ou inattendue. Nous passâmes une bonne journée. J’ai appris à connaître de nouvelles personnes, j’ai ri avec elles. Aujourd’hui, le rafting me permet d’écrire un article léger et facile. Parfois, ils font du bien.

  1. Voir l’article La semaine « B » (1)
  2. Voir l’article Coquillages et crustacés
  3. Tokyo Big Wave
  4. Voir les articles Des cartes postales (Hakone) et les articles du mois de mars 2020 à partir de Une maison japonaise.
  5. 1000 yens = 8 euros
  6. Mont Mitake : 929 mètres d’altitude.
  7. « Je suis une maman. Je m’inquiète. Je n’aime pas perdre le contrôle. »
  8. Voir l’article Piscine sous haute surveillance
  9. « Oh mon Dieu ! Ce n’est pas ma maman. Ce n’est pas ma maman. Ce n’est pas ma maman. »

4 commentaires sur “Rafting à Oume

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  1. G É N I A L !!
    Trop bien le rafting ! Je suis fan 😊
    Excellente idée de teambuilding… va falloir trouver des rapides maintenant 😂
    Très beaux arbres pour l’autre balade… Le serpent a été pris en photo d’assez près.. quel courage 💪
    Je t’embrasse 😘

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou !!!
      G E N I A L !!! Ton enthousiasme 🙂
      Alors… Les Pyrénées, c’est sûr. Peut-être les Alpes. Dans le Verdon, j’ai regardé. Magnifique avec le Lac de Sainte-Croix… et peut-être plus accessible. Mais proche de Paris… hummm… hummm… pas facile à trouver. J’ai regardé, c’est le Morvan. Je suis motivée pour vous :)) :)) :))
      Ce serpent-là, étrangement, ne me faisait pas peur du tout. Il m’avait l’air plutôt curieux et inoffensif. C’est L. qui m’a empêché d’approcher plus… Sinon, les cafards, je hurle toujours des cris de barbares et je monte sur une chaise :)) :)) :))
      Bon mardi ! A très bientôt et grosses bises.

      Aimé par 1 personne

  2. TROP TROP BIEN
    J’adore le rafting et tous les sport d’eaux vives.
    Merci pour ce partage.
    Les arbres sont vraiment d’une beauté exceptionnelle ! On sent qu’ils veulent nous parler.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Stéphanie !!! Je sens que tu as vécu cette descente en rafting avec moi 🙂 Nous savons ce qu’il nous reste à partager en France… Moi aussi, j’adore…
      Je n’avais pas remarqué les arbres. Je retourne voir les photos de ce pas.
      Grosses bises et à bientôt !

      J'aime

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