Un lapin et un « mochi »

Quel sera mon sujet aujourd’hui ?

Une balade à Tokyo ? Ou O-Tsukimi ? Selon la tradition japonaise, l’arrangement des astres rendrait la pleine Lune particulièrement belle au début de l’automne, du moins dans l’hémisphère nord, du moins dans ce bout de l’Asie. Alors on copie la Chine. A l’époque, ça se faisait. On fête la Lune et on la contemple depuis un bon millénaire. Quand on naît noble, on joue de la musique et on compose des vers. Après quelques siècles, ça plait. On vit dans les champs, on y ajoute les mercis pour le riz et les prières pour des récoltes prospères. Aujourd’hui on sort, parfois. Quelques temples et sanctuaires, parcs et jardins, organisent des événements. D’après ce que j’ai lu, on reste beaucoup chez soi. Je ne pénètre pas ce Japon intime là. On l’observerait d’une véranda, d’une fenêtre ou d’un balcon en sirotant du saké accompagné de spécialités (1). Le Japon a célébré O-Tsukimi le premier octobre cette année.

L’an passé, nous avions assisté à un concert de koto en plein air à Sankei-en (2). J’avais souhaité admirer la Lune dans un des bassins d’eau parce que c’était « poétique » m’avait-on appris. Les nuages bouchaient la vue mais j’avais été emportée par la musique et j’avais compris les saisons.

Cette année, je suis sortie dans le quartier avec notre cadette qui ne voulait pas manquer la promenade. J’avais vu de magnifiques photos. Les copines envoyaient une grosse boule jaune pâle sur un fond noir pur. On distinguait les fameuses « mers » légèrement grises qui faisaient dire de la Lune qu’elle était la Lune. Le net enregistrait les siennes : à côté d’un château typique du Moyen Âge, d’une pagode bouddhiste en épi, au-dessus du Fuji sacré, ou des Eulalies du Japon dorées et courbées par le vent.
Ce soir-là semblait idéal, l’air se montrait doux, sans nuage, et les cigales chantaient. J’ai désiré me flatter des mêmes avec les antiquités de notre quartier. Ma Lune à moi restait un minuscule rond blanc pris dans un halo dégoûtant. Il fallait un peu de « matos » comme on dit, cela devenait évident. Tant pis pour moi ! Et puis, à côté de l’église anglicane ou du musée vert anis de Yamate, je me sentais davantage en Ecosse ou dans un drame de Miss Marple qu’au Japon.

Alors, j’ai photographié comme je l’ai pu, les lumières de la ville, les tours de Minato Mirai, les grues blanches et rouges du port, les dégradés du ciel. Au Harbor view park, une jeune femme posait, la lune entre les mains, pendant que son amoureux prenait la photo. Un photographe installait son trépied. Deux jeunes faisaient du bruit et du skate. Comme tôt le matin, nous ne portions pas de masque (3).
Je me suis assise sur un banc en attendant que le Bay bridge devienne bleu. Je caressais le visage de ma compagne allongée la tête sur mes genoux. Elle ronronnait et murmurait que j’étais la meilleure des mamans.
« Tu te rappelles quand tu étais petite ? Tu t’allongeais sur moi dans le jardin de Bourgogne et nous cherchions les étoiles filantes ensemble.
– Je voudrais recommencer.
– Moi aussi. »
Le sommeil est venu la chercher. Ainsi peine perdue le pont. En rentrant, j’ai pris les éclairages rose et bleus de la marine tower.

Sur le chemin, notre fille racontait la légende de O-Tsukimi, elle-même racontée par son professeur de japonais. Un dieu descendu sur terre sous l’apparence d’un vieil homme. Il a faim. Il demande aux animaux de lui apporter un peu de nourriture. Le pauvre lapin ne sait pas chasser et n’a rien à offrir. Ni une ni deux, l’honneur à sauver, crac, il se tue afin de nourrir le vieil homme. Emu par ce sacrifice, le dieu lui rend la vie et l’envoie vivre sur la Lune. Ainsi, les nuits où la Lune est pleine, on y verrait le lapin battre du riz afin de fabriquer des mochi que l’on déguste à l’occasion de O-Tsukimi.

Ledit professeur de japonais en profite pour faire sa leçon et fabriquer des collages : « Ceci est une Lune. Ceci est un lapin. Ceci un gâteau de riz ». Quant à notre voisine, elle sonne à la porte. Elle revient de sa maison de campagne et nous offre d’énormes pommes de terre de chez le paysan du coin.

Bref. Qu’y a t’il de plus à dire de O-Tsukimi ? Elle n’existe pas dans notre culture occidentale. Mais la Lune se voit suffisamment attirante pour la raconter plutôt qu’une balade à Tokyo. Au cours de celle-ci justement, mes amies m’ont révélé que les japonais ne mangeaient pas de lapin. Celui-ci se rangent dans la catégorie des mignons (kawaii) petits animaux domestiques. Avec O-Tsukimi, nous comprenons mieux. Je ne trouverai jamais un délicieux civet de la pauvre bête sur une table de la péninsule. Seules la France, la Belgique, l’Espagne, l’Italie et peut-être la Chine qui a effacé sa culture et mange à tous les râteliers.

Est-ce important de le savoir ? Certes pas. Mais ce soir, sans qu’il y paraisse, la tradition de O-Tsukimi me gagne peu à peu.

  1. Voir les articles dans Vivre le Japon, O-Tsukimi, la fête traditionnelle de la lune et dans nippon.com, « Tsukimi », la contemplation de la pleine lune.
  2. Voir l’article Les nuits à Sankei-en
  3. Voir l’article La semaine « B » (1)

2 commentaires sur “Un lapin et un « mochi »

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