Quand on aura 20 ans…

Parmi les coutumes japonaises qui ne possèdent pas d’équivalent dans notre pays, se trouve le jour de la majorité (Seijin no Hi), toujours férié au Japon le deuxième lundi de janvier. Le pays marque ainsi le passage à l’âge adulte de tous les jeunes qui auront vingt ans au cours de l’année scolaire (1).

Voici deux ans, à peine trois mois après notre arrivée, une dame belge que je connaissais peu mais dont les quarante années de mariage à un Japonais paraissait une garantie suffisante, m’avait averti de l’événement le lundi suivant : « Ils portent de magnifiques kimonos pour l’occasion. Si vous voulez en voir beaucoup, je vous recommande d’aller sur l’esplanade du stade à Yokohama. »
Je mesurai la valeur de ce renseignement qui ne se déniche dans aucun guide et la remerciai. Curieusement, je ne demandai pas plus d’explications auprès de ma gracieuse interlocutrice. Que fabriquaient les kimonos plantés toute la journée sur l’esplanade du stade ? Venaient-ils en famille ou entre amis se faire prendre en photo à l’heure où le photographe avait déclaré que la lumière serait la plus belle ? Puis les kimonos fleuris et colorés repartaient, allaient voir ailleurs, on les regardait déambuler dans les rues sans autre but que de se montrer. Les prochains prenaient la place dans un mouvement de va-et-vient continu et imprévisible. Le stade ? L’espace, sans doute. Au fil du temps, le stade était devenu le lieu tacite du rendez-vous vers lequel convergeait toute la jeunesse à ses vingt ans, tels les oiseaux migrateurs atteignent leur destination d’hivernage sans jamais s’égarer, mus par un savoir transmis de génération en génération.
Étrange et insaisissable coutume dont je n’avais jamais entendu parler et que je ne me sentais pas prête à écouter. Je la balayai d’un revers de la main. J’avais d’autres chats à fouetter que des kimonos migrateurs : un conteneur et un emménagement en vue, la gare de Naka Meguro à Tokyo à atteindre par le train, réaliser que j’avais changé de vie et que je vivais au Japon.
L’année d’après, je tombai malade et je laissai passer la date.

J’avais beaucoup vu et vécu depuis. Il s’agissait peut-être de la dernière fois que j’avais l’occasion de découvrir ces drôles de rassemblements. Le stade se trouvait à un kilomètre et quelques centaines de mètres de notre maison. Avant que l’état d’urgence ne soit décrété, la date correspondait à la reprise de l’école par nos filles. Cette fête à l’échelle nationale se doublait d’une fête plus intime car j’allais reprendre mon travail. Je vidai la mémoire de mon appareil photo, chargeai les batteries et partit d’un bon train.
Je n’en trouvai que deux ce matin-là que je m’expliquai assez facilement par l’état d’urgence, ou par l’heure matinale peut-être. Tout en considérant les nippons un peuple de lève-tôt, à l’image de leur soleil, dix heures se révélait une aurore, le temps d’enfiler tout ça, se coiffer, se maquiller et faire la route. Je n’insistai pas et rebroussai chemin.

Dès que L. rentra de son jogging en fin d’après-midi, il signala les kimonos. Il était parti courir le long de la mer, vers Minato Mirai et le palais des congrès, et les avait aperçu se photographier sur les terrasses, tels qu’ils m’avaient été décrits deux ans plus tôt. Le téléphone portable était resté à la maison.
Piquée par des informations à moitié justes et la chance qui souriait à celui qui ne demandait rien, je me renseignai enfin : la cérémonie sur invitation par la municipalité, le rendez-vous à la mairie ou autres lieux publics qui officialisait l’affaire et lançait les festivités. Ici, l’hymne national, les encouragements, les responsabilités nouvelles par les officiels et les personnalités invitées. Puis les retrouvailles avec les amis du lycée, du collège, parfois de l’école primaire. « Eh, toi ! Ça fait un bagne. Qu’est-ce que tu deviens ? » Alors les photos, le tour au temple, et les soirées, parfois très tard dans la nuit (2).
Beaucoup de ces cérémonies furent reportées, ou organisées en ligne. La ville de Yokohama qui enregistre cette année le plus grand nombre de jeunes du pays à entrer dans leur majorité (37 000) décida de la maintenir, moyennant les restrictions liées à l’état d’urgence, deux lieux séparés, quatre sessions chacun, les précautions d’usage et les recommandations (3). De toute évidence, le stade s’avérait trop vaste.

Lundi 11 janvier, j’étais donc passé à côté des kimonos et des photos sur Kawaii. Ce raté explique cette petite fille de trois ans faisant la sieste dans les bras de son papa ou cette autre suspendue dans les airs par son grand-père, surprise de perdre ses zōri (4) dont elle n’a pas encore l’habitude. A moi, il reste cette question que je fais tourner en rond : l’événement s’avérant privé, rien à coup sûr n’aurait pu m’épargner cette déception.

  1. Du 2 avril de l’année passée au 1er avril de l’année en cours.
  2. Seijin shiki, Wikipédia. Seijin Shiki : la cérémonie de la majorité, Vivre le Japon. Seijin no Hi, Kanpai!
  3. Virus casts shadow over once-in-a-lifetime coming-of-age ceremonies, The japan times, 11 janvier 2021
  4. Zōri : sandales japonaises

8 commentaires sur “Quand on aura 20 ans…

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  1. Quel suspens digne d’un roman que tu viens de nous faire vivre !
    J’ai bien cru que j’allais voir une tonne de photo de kimonos 👘
    Flûte alors !
    Rien que pour cette évènement, cela vaudrait le coup de prolonger votre séjour au Japon. Si ma fille me lisait, elle m’étriperait🤣

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou,
      Merci Stéphanie pour ton message… Tout ça pour ça pourrais-tu dire !!! 😉 😉 😉
      J’ai d’autres photos sous le coude mais il faudrait que j’arrive à arriver à ce point-là de mes histoires…
      Je partage bien ton dernier point. Pour nos filles, je crois que nous avons trouvé une solution d’attente trèèèèès sympa. En tous les cas, moi j’aurais adoré.
      Enormes bises et à très vite.

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    1. Merci ! Pour les « Hina Matsuri » en mars, j’ai toujours cru que la fête « se cantonnait » à la maison. Une adresse où me rendre ?
      Mille mercis par avance, bonne continuation et merci aussi de me lire !

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  2. Désolé pour la réponse tardive, je viens de lire ta réponse ! Malheureusement, je vis à Nagoya et ne peux pas t’être d’une grande aide. Depuis quelques années, le ‘Fukuyose Hina Project’, projet qui vise à donner une seconde vie aux poupées Hina sévit dans l’archipel. Je me demande justement si cette culture est propre à la région autour de Nagoya, et pense enquêter un peu. Je t’en dis plus si je trouve quelque chose …

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour,
      Je suis très heureuse d’échanger avec toi et de recevoir quelques échos depuis Nagoya. C’est chouette !
      Je vais aussi me renseigner au sujet de ce projet ‘Fukuyose Hina Project’. Auprès d’amies plus calées que moi. Je t’envoie des nouvelles dès que j’en ai.
      En attendant, savoure bien l’arrivée du printemps.
      A bientôt !

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