On l’appelle « le miracle de Kamaishi » (2)

Soixante-cinq pour cent des victimes se trouvaient âgées de soixante ans ou plus alors que les moins de trente ans ne représentent que douze pour cent. Le décompte indique que de nombreux aînés n’ont pas réussi à échapper à la catastrophe à temps et ont été piégés par le tsunami (1). 

A l’aide de vidéos amateur, un reportage de la NHK revisite le déroulement des événements au cours des trois premiers jours de la tragédie (2). Des survivants y confient avoir sous-estimé l’alerte et témoignent de leur négligence ou de leur impréparation. Des images montrent des riverains observant l’arrivée de la vague à l’embouchure d’une rivière, comme des Malouins la mer houleuse sur leur jetée, quand d’autres les exhortent de se protéger en hauteur en hurlant dans des haut-parleurs.
Bruce Parker, ancien directeur scientifique du National Ocean Service de la NOAA, défend aussi cette hypothèse (3). Selon lui, les Japonais se seraient découverts trop « complaisants » vis-à-vis du risque de tsunami.

S’il a toujours existé de nombreux tremblements de terre au Japon, aucun tsunami véritablement meurtrier n’avait été recensé depuis 1933. La vague avait fait trois mille morts à la suite du séisme de Sanriku (4). En 1960, un tsunami avait causé la mort de cent quarante-deux personnes après un tremblement de terre au Chili. Le plus récent date de 1993. Il a coûté la vie à deux cent trente-neuf victimes sur l’île Okushiri (5). Depuis, les Japonais n’avaient connu que de fausses alertes. Aucune d’elles n’avait été suivie d’une vague de quelque ampleur que ce soit.
La mémoire collective avait oublié. Il fallait remonter au 15 juin 1896. Ce jour-là, le précédent séisme de Sanriku avait entraîné vingt-sept mille morts.

Yoshiaki Kawata, un expert en gestion des catastrophes à l’Université du Kansai raconte la même histoire. En 2010, un tsunami originaire du Chili aurait déclenché une alerte d’évacuation à plus d’un million et demi de personnes dans le nord-est du Japon. Seuls soixante-deux mille auraient cherché à se réfugier d’après lui (6). Trois cent vingt mille auraient été évacuées selon d’autres sources (7).
Plusieurs zones portuaires du nord du Japon avaient été touchées par des vagues de 1,2 à 1,5 mètre et les autorités avaient fini par abaisser le niveau d’alerte de « majeur » à « normal ».

Par ailleurs, quarante pour cent de la côte se trouvait protégée par des digues (3). La barrière anti-tsunami la plus profonde du monde se tenait à l’embouchure de la baie de Kamaishi, un édifice de deux kilomètres de long, soixante-trois mètres de profondeur et huit mètres au-dessus du niveau de la mer (6). Cette structure et d’autres auraient créé un sentiment de sécurité et sapé les exercices de préparation aux tsunamis.

Mais ni elle ni aucune de ces barrières ne s’est révélée assez haute. La centrale de Fukushima Daiichi qui s’est vue atteinte par une vague de quinze mètres engendra un des pires accidents nucléaires de l’histoire avec Tchernobyl.
Les réservoirs de carburant et les moteurs diesel, fournissant l’énergie électrique nécessaire pour maintenir le fonctionnement du système de refroidissement de la centrale en cas de coupure électrique, étaient placés au niveau du sol et dans le sous-sol, et non pas aux étages supérieurs des bâtiments du réacteur nucléaire, qui eux ont résisté à la force du tsunami. Cette installation montre combien une vague de cette ampleur paraissait inenvisageable.
Les prévisions de tremblements de terre postulaient en effet un séisme maximal de magnitude 7,4 pour le segment de faille au large de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Ce que les cartes des risques ne prévoyaient pas cependant, s’est avéré le couplage de segments qui permettrait à la rupture de se propager sur environ cinq cent kilomètres, déclenchant le 11 mars un séisme de magnitude 9.
D’autres sources rapportent que l’étude des couches du sol avait conclu à un méga tsunami périodique dans la région de Fukushima et que des géologues à l’université de Sendai avaient alerté pendant des années au sujet de ces risques dépassant les prévisions en cours (8).

Toujours est-il que d’après Bruce Parker, un nombre important de zones d’évacuation supposées sûres n’étaient pas situées assez haut et / ou assez loin à l’intérieur des terres, et de nombreuses personnes qui se sont rendues dans ces zones d’évacuation sont mortes. 

Le 11 mars, l’Agence météorologique japonaise (JMA) avait prévenu qu’un tsunami de plus de trois mètres frapperait le nord-est du Japon. En réalité, la vague qui est arrivée à terre s’élevait à plus de dix mètres, atteignant cinquante mètres après avoir frappé le rivage à certains endroits. Elle a détruit les barrières anti-tsunami à Kamaishi et ailleurs, et causé la tragédie humaine que nous connaissons.
Le système d’alerte avait failli en estimant un séisme de magnitude 7,2 (6).

Malgré des systèmes de mesures ultra sophistiqués, le Japon se voit confronté, comme nous le sommes tous en réalité, à l’incertitude dans la prédiction des phénomènes naturels, ainsi qu’à la difficulté de traduire ces connaissances en informations publiques.

Après le 11 mars, l’Agence météorologique japonaise a lancé un projet afin d’améliorer son système d’alerte sismique (6). Elle a également décidé de ne plus communiquer de prévisions dans le cas de tremblements de terre de magnitude 8 ou plus, avertissant seulement de « la possibilité d’un énorme tsunami » (9).

Quant au tsunami, j’imagine que malgré des murs plus hauts encore, il a balayé pour longtemps l’impression de sécurité de toute une nation, s’il avait existé.

  1. 90% of disaster casualties drowned, The japan times, 21 avril 2011
  2. 3/11 – The Tsunami: The First 3 Days, NHK, 9 janvier 2021 (10 min. 20).
    NHK : télévision publique nippone, second groupe audiovisuel au monde après la BBC par son chiffre d’affaires. Sources : ina.
  3. Why did the 2011 japan tsunami kill so many people? Huffpost, 11 mai 2012
  4. 1933 Sanriku earthquake, Wikipédia
  5. Les tsunamis les plus meurtriers de l’histoire du Japon, Géo, 31 juillet 2019
  6. Japan faces up to failure of its earthquake preparations, Nature, 29 mars 2011
  7. Japan downgrades tsunami alert after waves batter coastline, France 24, 28 février 2010
  8. Fukushima : « Comment le Japon s’est aveuglé devant la certitude annoncée d’un désastre », Le Monde, 11 mars 2021
  9. Japan’s tsunami warning system retreats, Nature, 11 août 2011

2 commentaires sur “On l’appelle « le miracle de Kamaishi » (2)

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  1. Quel désastre tous ces dérèglements climatiques !
    C’est terrible tout cela !
    Il faut garder espoir et continuer à regarder les bons côtés de la vie en restant raisonnable pour conserver notre patrimoine et cette belle terre.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton message Stéphanie !
      Grâce à toi, j’ai pu découvrir que les chercheurs travaillaient sur les séismes et la vitesse de la rotation de la terre ou le réchauffement climatique… Un pan scientifique s’ouvre à moi.
      Pour ce dernier, j’ai bien du mal à garder l’espoir, je te l’avoue.
      En tous les cas, bonne continuation à toi !
      Bises

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