Les semaines de la rose

Une nuit, je n’ai pas dormi, ou à peine quelques instants d’un sommeil qui n’a jamais voulu s’enfoncer. Quand j’ai vu la chambre laisser filtrer les premières lueurs du jour, j’ai attendu un peu, puis je me suis levée. J’ai attrapé mon appareil photo et mes vêtements en tas sur la chaise. Il était quatre heures cinquante-deux quand j’ai regardé l’heure dans le salon. J’ai ouvert les rideaux, le ciel était déjà bleu et le vent s’était arrêté (1).
A travers les baies vitrées, les choses se posaient de nouveau. Les fleurs dans mes jardinières se tenaient plus immobiles que je ne les avais jamais vues. Malgré les apparences, je me les figurais reprendre doucement leurs esprits. A cause du vent, la tranquillité ordinaire de leur vie s’était mise à les surprendre et elles n’osaient plus bouger. Le petit cairn restait tel que je l’avais construit avec nos pierres rapportées de France. La table et les chaises ne s’étaient pas envolées. Les arbres et les arbustes entourant la terrasse, l’escalier qui mène à la rue Motomachi, les maisons, les jardins, les jardinières alentour que je devinais, l’impasse, retrouvaient un calme qui semblait perdu depuis longtemps. Les tempêtes qui soufflaient par intermittence ne duraient pourtant que depuis quelques jours. J’ai dû remonter dans la salle de bain pour arranger mes cheveux et je suis partie.

Je savais que les roses du parc qui donne plus bas sur le port et la baie étaient en train de fleurir (2). Je l’avais traversé tous les jeudis matin à cette même période il y a deux ans lorsque je me rendais à mes cours de badminton. Un jour, à mon retour, j’avais croisé de nombreux visiteurs avec leur appareil photo et j’avais compris qu’il s’agissait des roses. La foule m’avait découragée je crois.

Je me suis retournée afin de photographier la maison de nos voisins partis en France. Il était environ vingt-deux heures, il se pouvait que ma voisine ne soit pas couchée. Voici quelques jours, elle m’avait écrit que le Japon lui manquait.
Sur la photo, j’ai observé une lumière dorée que mes yeux n’avaient pas perçue et dont je m’étonnais en raison de l’heure. Elle me rappelait la lumière de nos matins d’été sans que l’on puisse y sentir la fraîcheur blanche et humide de l’aube ou de la fin de la nuit. Ce moment-là, s’il existait, était déjà passé. L’air était sec et doux. Un maillot doublé d’un pull léger suffisait.

 Puis j’ai définitivement tourné le dos à notre impasse et j’ai monté les marches du parc Motomachi vers la rue Yamate. A gauche, le vert profond des arbres dont je ne connaissais pas le nom mais dont j’étais certaine de ne plus trouver les mélanges dans mon pays, en contrebas le chemin qui les traversait, la piscine découverte derrière, noyée dans le creux. A droite, les maisons silencieuses. Leurs habitants dormaient ou se réveillaient tout juste. Ici les cubes beiges ou gris ardoise en série n’existent pas comme ailleurs et les propriétés, même hétéroclites, donnent du charme au quartier.
A cette heure, les oiseaux ne lançaient que des notes clairsemées. Le vent avait eu raison des corbeaux. Je goûtais le silence.
L’escalier longe le parc en grimpant la bluff et fait pénétrer un autre monde. J’ai fini d’y laver la pesanteur de mes insomnies comme si je devenais une femme neuve. Et j’ai pressé le pas vers le Harbor view park.

J’ai quitté ce passage par les ruines en brique des McGowan. A côté des ruines, se tient la résidence Ehrismann. Berrick Hall et son jardin se situent de l’autre côté de l’impasse, de style espagnol, la plus spacieuse du quartier et peut-être une des plus belles parmi les anciennes propriétés donnant sur la rue Yamate.
Aucune voiture ne circulait. J’ai rencontré deux ou trois marcheurs dont l’un revenait déjà. Ma voisine avait assuré en répondant à mes messages que je ne resterais pas seule, même à cette heure.

Au-dessus du cimetière des étrangers, j’ai aperçu le bleu dense des montagnes au loin. Le bleu d’un orage prêt à éclater, libéré des gris menaçants. J’avais oublié la ville. J’ai espéré apercevoir le Fuji mais les arbres avaient trop poussé.
J’ai atteint l’observatoire où un homme d’un certain âge faisait ses exercices face au soleil. J’ai réalisé quelques vues que j’ai continué à partager avec ma voisine puis je suis entrée dans le parc. Il était cinq heures vingt du matin.

Le rose mêlé au vert tendre auprès de cette fontaine a reçu ma préférence. Ces hautes tonnelles qui forment des doubles allées de roses rouges et qui cachent chacune un banc à leur extrémité se révèlent emplies d’une grâce surannée. Et cet autre banc en pierre qui semble abandonné dans un vieux jardin anglais. Et plus loin, ce petit chemin si discret qu’on le devine guère en revenant sur ses pas et que l’on n’ose emprunter uniquement à l’abri des regards. Je ne savais pas qu’à son extrémité, j’aurais pu admirer le bay bridge encadré par les arbres. Tout me ravissait. Les fleurs, le parc, les vues sur la mer et la ville, notre maison, le quartier sur la falaise, Yokohama, Tokyo, le Japon.

Vers six heures, il est devenu impossible de prendre un plan large sans un ou plusieurs promeneurs. Je me suis assise sur un banc et j’ai mangé les gâteaux secs que j’avais apportés. Un air léger soufflait quelquefois. Je respirais alors le parfum des fleurs qui s’insinuait à travers les ouvertures de mon masque. 

Quelques jours après, en fin d’après-midi, j’ai voulu continuer à profiter des semaines officielles de la rose en allant au parc Yamashita (3). La nuit tombait. La profusion se montrait plus dense. C’en était presque trop. Le cœur de l’exposition résidait dans ce lieu, pourtant le regard peinait à tout embrasser. J’ai pris l’Ikawa Maru supposé avoir transporté Chaplin ainsi que d’autres vues de la ville. Mes deux filles se disputaient, me forçant à rentrer.

Le temps que je termine cet article, la saison des pluies est arrivée (4). Il pleut tant à certaines heures et sous un ciel si bas et si gris que je me demande avant combien de temps nous reverrons le ciel bleu. Il me prend de croire que j’ai rêvé ce délicieux matin du 4 mai à contempler les roses de Yamate.
Avec le vent qui ne cesse de souffler par rafales à vous étourdir plus sûrement qu’un coup de massue, je crains que la pluie ne gâche toutes les fleurs.
L’hortensia s’épanouit à l’abri dans mon jardin. Un dimanche, j’ai planté une espèce endémique blanche pour lui tenir compagnie. J’espérais aller voir les iris cette année et retourner voir les roses de mon quartier.

  1. Lever du soleil à 6 h 25 à la même date en France. 4 h 49 au Japon.
  2. Harbor view park
  3. Les semaines de la rose à Yokohama : du 03 mai au 13 juin 2021
  4. Avec une avance de trois semaines selon les spécialistes : The rainy season in western Japan arrives earlier than ever, The japan times, 16 mai 2021

8 commentaires sur “Les semaines de la rose

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  1. Superbe photos… Superbe parc ! Quelle qualité d’entretien et quelle qualité de l’espace public !!! Le banc en briques : craquant, j’ai vu le même à Sissinhurst dans le Kent. La végatation est un peu en avance sur la nôtre.
    Nous vous embrassons,

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Jean-Luc pour ton message et tes impressions ! Oui, c’est un régal.
      J’ai découvert depuis que la rose était le symbole de la ville de Yokohama qui est la deuxième plus grande ville après Tokyo. La ville a un peu de sous 😉 Elle semble en faire bon usage de ce côté-là.
      Et le climat est un peu plus chaud ici en effet.
      Bon week-end à vous tous ! Et toutes nos pensées.

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    1. Merci Stéphanie ! Un nouvel horizon à tes promenades habituelles 😉
      Pour le parfum des roses, une amie m’a offert un savon à la rose… Je recommande. Cela fait durer un peu l’instant.
      Bon week-end à toi et à très très vite !
      Bises

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  2. Superbe, merci Marie-Pierre. Je suis allée à la Roseraie du Val de Marne ce week-end, pensant voir des centaines de roses en fleurs… la météo est tellement mauvaise cette année en France que tout est en retard, il n’y avait que qq rosiers en fleurs ! ça me fait donc d’autant plus plaisir de parcourir les belles photos que tu nous partages. Bises

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou Delphine,
      Merci d’avoir pris le temps d’écrire ces quelques mots… Tant mieux pour ces photos !
      De mon côté, je ne connaissais par la roseraie du Val de Marne.
      En attendant, je te souhaite bon courage ! J’espère que les nouvelles sont bonnes ou stables;
      Heureusement tu as un jardin 😉
      Bises

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