Le mont Kōya (1)

Au Japon se trouve Kōya-san. Je croyais que ce n’était pas un lieu connu, ou plutôt, qu’il fallait venir sur l’archipel et y vivre un temps afin de découvrir son existence, tout comme Nikkō (1). Je l’avais si peu étudié que je ne savais toujours pas à quoi m’attendre en conduisant sur la route de montagne qui me menait vers lui.
Au bout du voyage, j’ai atteint un petit plateau qui s’élève à huit cent mètres d’altitude. Pourtant, ou à moins de regarder avec les yeux d’un géographe ou bien de celui qui a longtemps vécu à la montagne et qui l’aime, ce n’est pas le plateau que le voyageur remarque mais la route qui traverse Kōya-san d’ouest en est.

Sauf à l’avoir lu ou examiné sur un plan, il ne peut s’imaginer qu’elle dessert des temples et des monastères bouddhistes et qu’il en existe plus d’une centaine (2). Au début, il n’aperçoit que des murs d’enceinte et des porches en bois. Les lanternes blanches qui y sont parfois suspendues ne peuvent pas le renseigner car il ne sait déchiffrer ni les motifs ni les kanji noirs dessinés sur le papier. Pour l’heure, il se réjouit de leur beauté et de leur présence, certains que sans elles Kōya-san perdrait la moitié de son charme. Ce n’est que bien plus tard que ces images se rassembleront et qu’elles formeront un sens.
Les bâtiments dont on discerne les toits en triangle se situent à l’arrière de ces enceintes. Selon l’endroit où ils sont placés, ils peuvent s’étendre jusqu’à la lisière des forêts et des monts qui surplombent le plateau et forment une barrière naturelle à Kōya-san.
La route dessert des rues perpendiculaires, certaines plus étroites où d’autres monastères vivent retirés aux yeux des visiteurs qui ne pensent pas toujours à aller s’y promener, si tant est qu’ils disposent du temps nécessaire.

Il est possible que le conducteur s’arrête à un parking non payant et vérifie plusieurs fois ce fait inhabituel avant de rejoindre son déjeuner. Puis, il hume la saison. L’air est doux et en même temps plus frais. Un soleil léger semble se maintenir malgré les nuages.
Il tente de se repérer, sans pouvoir imaginer où finit le village, ni se figurer comment il a commencé. Il se rappelle une pierre taillée sur le bord de la route, dont les formes surtout, et les mousses, ont aussitôt attiré son attention. Cette borne rectangulaire pourrait marquer une frontière ou l’habitat d’un dieu, si elle n’était le signe d’autre chose (4). Il hésite avec une porte en bois peinte en rouge, si imposante qu’elle comporte un étage (5). Il l’a aperçue fugacement en tournant à gauche dans une épingle à cheveux après une distance depuis la pierre qu’il ne se sent pas capable d’évaluer.

Le hasard l’a fait se stationner face au Danjo Garan, le premier monastère bâti à Kōya-san et sans doute le plus grand. A ce moment, ignorant des histoires que l’on y raconte, il observe devant lui la porte d’entrée, et derrière les barrières, une retenue d’eau avec une île et un pont rouge. La composition est agréable et s’ajoute aux images zen d’un Japon millénaire dont il faut du temps pour se rassasier. Étrangement, le voyageur n’a pas eu l’idée de photographier cette petite scène. Il met ce manquement sur le dos de la fatigue causée par un levé matinal et les kilomètres depuis Yokohama et Tokyo, puis l’aéroport d’Osaka (6).
Il s’avère impossible d’apercevoir l’intérieur du site. Les édifices saints en bois reconstruits à des dates plus ou moins récentes en raison de nombreux incendies, la pagode d’un orange vif où trône la statue de Bouddha (7), s’étendent sur un vaste espace dissimulé par la végétation. Ici, on ne sait pas si c’est la forêt qui outrepasse ses limites ou si Danjo Garan a fait le choix de s’installer parmi les arbres.

Dans une sorte de pêle-mêle qui n’a pas encore été trié, des détails émergent autant que les paysages, les temples ou les couleurs. A côté de Garan, un toit recouvre les murs d’un monastère. Les techniques de construction se révèlent dans les angles que les artisans ont arrangés comme une façade. Une superposition de planches isole en son centre une épaisse couche de fines lamelles, selon toute vraisemblance taillées dans l’écorce d’un arbre. Sont-ce les propriétés de cette enveloppe végétale qui sont recherchées ou leur disposition qui permettrait à l’air de circuler ? Sans réponse, le travail que l’on devine afin d’aligner les lamelles une à une dans le sens de la pente force à l’observation. Dans ces toits réside probablement le prix à payer pour protéger les constructions des pluies et de l’humidité du climat japonais.
Des tuiles a priori en ardoise couvrent cet agencement, tapissées elles-mêmes de mousses vertes, témoin de la patine du temps et d’une forme d’authenticité certes, mais aussi de la nature dont on voit les arbres dès que le voyageur lève la tête vers le ciel.
Sur le bord, des ornements sculptés dessinent des volutes et une forme de cloche qui pourrait être celle d’une fleur.

Plus loin, à l’angle d’une grande place et du temple qui lui fait face et dont il semble inutile de retenir le nom, la route forme un coude. Cette configuration laisse penser qu’ici se tiendrait le centre de Kōya-san. Il devient confirmé par l’alternance de quelques habitations, quelques magasins, certains religieux, une poste, deux banques et un ou deux cafés ou restaurants qu’il s’avère difficile de repérer.
Le café tenu par un couple franco-japonais réside dans cette partie (8). Il commence dès la vitrine par une galerie de poteries où sont disposées les premières tables. Après une longue matinée, l’unique déjeuner bio et végétarien se déguste comme une halte bienfaisante. Le voyageur souligne pour lui-même l’harmonie avec la vie des moines qui commence dans son assiette.
Le repas terminé, certains clients ont assez recouvré leur force pour ouvrir les guides et les dépliants consacrés au mont et décider leurs prochaines découvertes.

  1. Voir l’article « Je vais à Nikkō »
  2. Un complexe de cent dix-sept temples bouddhistes exactement.
  3. Kanji : caractère chinois de l’écriture japonaise.
  4. Balise en pierre signalant le chemin de pèlerinage entre le temple Jisonin à Kudoyama et le Danjo Garan à Kōya-san. Elles ont remplacé les petites balises en bois installées par le fondateur de Kōya-san le long des 24 kilomètres de cette voie appelée « Choisi-michi ».
  5. Daimon est la porte principale de Kōya-san.
  6. Kōya-san est situé au sud-est d’Osaka (préfecture de Wakayama), à soixante-dix kilomètres environ de l’aéroport.
  7. Konpon Daito : la Grande Pagode.
  8. Café Bononsha.

2 commentaires sur “Le mont Kōya (1)

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    1. Merci Stéphanie ! Moi aussi j’ai envie d’y retourner… Et de faire les chemins de pèlerinage « Kumano Kodo » qui s’enfoncent dans les forêts de la péninsule de Kii.
      En attendant, à nous les chemins de notre vallée !
      Grosses bises
      A bientôt 😉

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