Des jours légers (2)

A force d’apprendre ces malheureuses histoires de certificat dans le fil des actualités de nos applications, chaque élément à remplir, en définitive simple dans un contexte différent, provoque des doutes alambiqués que personne ne craint d’exposer :
– « Je suis sûre que cette question va vous paraître idiote mais sur le formulaire « MOFA », la « date de délivrance » se réfère à celle du passeport ou à celle du certificat Covid ? »
– « Sur mon passeport, c’est noté « nom x, ép. nom x », quel(s) nom(s) faut-il noter sur le certificat ? »
– « Est-ce qu’il faut écrire son prénom (ses prénoms) ? Le formulaire ne mentionne que le « nom ».
– « La signature du docteur », c’est celle du laboratoire ? Et le « sceau » à côté, c’est celui du laboratoire ou du médecin ou des deux ? »

Mais d’après mes observations, c’est lors du deuxième passage au laboratoire afin de compléter et signer le fameux papier que les voyageurs appellent la communauté le plus fort à l’aide :
« Le laboratoire n’a pas inscrit l’heure de la collecte des échantillons sur le formulaire « MOFA » et il dit que ça ira parce que c’est inscrit sur les résultats du laboratoire.
– Je pense que les gens vous donneront du fil à retordre à l’aéroport. Comme beaucoup l’ont posté ici, ils ne vérifient pas vos résultats car ils se concentrent uniquement sur le formulaire « MOFA ». Écrivez-la vous-même ! répond un premier.
– L’endroit où j’ai fait le mien n’a pas coché la case pour le type de test. Delta Air Lines a failli ne pas me laisser entrer. Si je l’avais remarqué avant, je l’aurais fait moi-même. Si je n’avais pas appelé le laboratoire à la porte d’embarquement, j’aurais dû quitter l’aéroport et tout recommencer, raconte un second.
– Mon fils n’a pas pu embarquer car une date manquait, finit par clore une maman. »

« En ce qui concerne le formulaire « MOFA », le médecin qui l’a signé a écrit les dates du résultat et de la collecte au format mois / jour / année, puis a utilisé du correcteur blanc pour les changer en année / mois / jour (usage japonais pour écrire une date).
Je suis nerveuse car à l’arrivée au Japon, les autorités penseront que j’ai changé la date pour être dans les 72 heures alors qu’en fait ce n’était qu’une erreur. Est-ce que je réfléchis trop ou je devrais demander de refaire un formulaire ?
– Demandez-en un nouveau ! confirme l’un.
– Si cela arrive à quelqu’un d’autre et que vous n’avez pas de copie supplémentaire du formulaire, vous pouvez demander au médecin de signer à côté de la correction. C’est ce qui s’est passé dans mon cas. Mon médecin l’a signé et le papier a été accepté, explique précieusement un autre.
– Ça va être la blague de la salle de pause à l’aéroport.
– Les gens ne comprennent pas la paranoïa que nous avons quand il s’agit de remplir des formulaires japonais PRÉCISÉMENT alors… J’ai décidé de retourner à la clinique et de le faire remplir à nouveau, cette fois proprement et complètement. Ils étaient cool pendant que j’étais là-bas, vous voyez
ce que je veux dire, mais je les ai vu lever les yeux au ciel dès que je suis partie. »

« Paranoïa », j’ai lu le mot une deuxième fois, comme si la détection de ces
« défauts » (1) dont nous informent les compagnies aériennes, mais dont nous ne possédons ni les critères, ni les limites, nous soumettait à un arbitraire qu’il fallait à tout prix éviter de réveiller :
« Juste un poste paranoïaque sur le formulaire « MOFA ». Est-ce qu’une croix « x » est aussi valable qu’une coche « ✓» (le modèle proposé par les autorités japonaises utilise une coche) ? Je viens juste de le remarquer alors que le médecin a fini de compléter le formulaire.
– J’avais des croix et la même inquiétude. Pas de problèmes à l’aéroport Narita, rassure un compatriote. »

J’avais imprimé un formulaire vierge à notre départ au Japon, ainsi que toutes les notes d’information le concernant, disponibles sur les sites des ministères et des ambassades. Puis au mois de juillet, le Ministère des Affaires Étrangères avait sorti une mise à jour et j’avais dû l’imprimer à nouveau.
Au moment d’effectuer nos tests PCR, nous disposions d’un formulaire pré-rempli à l’ordinateur afin de faciliter la lecture du document. Nous disposions également d’un formulaire pré-rempli à la main si la version hybride ne convenait pas. Chacune de ces deux versions était doublée dans l’éventualité d’une erreur au laboratoire. De la sorte, nous conservions précieusement quatre exemplaires par membre de la famille, soit seize au total.

Je nous revois de bon matin sur les routes du Morvan, trente kilomètres afin d’atteindre le laboratoire de tests. Je revois les champs bruns, le mauvais temps comme partout en France et une biche cherchant sa nourriture. J’y ai ajouté une brume basse et diaphane qui n’existait peut-être pas.
Je revois la biologiste avec laquelle nous avions rendez-vous le lendemain, menue, âgée, courbée sur sa petite table devant le comptoir de l’accueil, ma tête par-dessus son épaule. Elle avait complété les huit formulaires à l’aide des feuilles de résultats qu’elle avait disposées devant elle. Puis l’index posé sur chacun des deux documents et suivant les renseignements qu’elle cherchait à vérifier de l’un à l’autre, elle avait relu ligne après ligne, les cases cochées et les informations inscrites sur le certificat. Une heure de collecte manquait sur un des formulaires.
Mais en sortant du laboratoire, comme le gars avec ses coches, le doute nous a envahi. Est-ce qu’un formulaire pré-rempli avec une encre bleue et complété par une biologiste avec une encre noire serait valable ?

Pourtant, ce matin-là, veille de notre départ, nous avions renoué avec la légèreté. Malgré quelques jours dans le Var où les cas de Covid augmentaient et un mariage avec des embrassades sans masque, nos tests s’étaient révélés tous négatifs. Quant à nos certificats, nous possédions la version que j’appelais « hybride » et l’assurance absolue de nos meilleurs efforts.

Dans l’après-midi, l’Agence Météorologique du Japon a envoyé une alerte. Un typhon était annoncé sur la région du Kanto-Koshin vers le huit août, le jour de notre arrivée à Tokyo (2).
« C’est quoi les conséquences ? ai-je aussitôt demandé à L.
– Ça dépend de l’évolution : peut-être aucune. Mais on peut aussi s’attendre à ce que notre avion soit dérouté sur un autre aéroport, ou notre vol retardé, ou annulé.
– Dans ce cas-là, tu crois qu’il faudra refaire nos tests PCR et tout le tralala ?
– Je crois, oui. »

Dans le taxi en route vers notre maison sur la bluff, ce n’est pas le bay bridge au-dessus de la mer que j’ai voulu prendre en photo, ni la baie avec les tours de Minato Mirai et les montagnes bleues au loin. Quand nous avons rejoint notre maison, j’ai voulu photographier notre petit portail japonais dépliant qui ouvre sur le porche et notre porte d’entrée. S’il avait été vivant, je crois que je l’aurais embrassé.
J’ai appuyé sur le touche « check-in » de l’application « MySOS » (3) et je savais que rien n’atteindrait notre soulagement, ni l’enfermement, ni le décalage horaire, ni les typhons le lendemain (4), ni les pluies intenses à Yokohama et les risques de glissement de terrain (5). Non, rien n’atteindrait notre soulagement jusqu’à la rentrée scolaire et la fin de notre quatorzaine.

  1. Voir l’article Des jours légers (1).
  2. Typhoon No. 10 could hit Kanto-Koshin region around Aug. 8, The Asahi shimbun, 6 août 2021.
  3. Voir l’article Par où commencer ?
  4. Tropical storms Mirinae & Lupit approaching Japan, NHK-World Japan, 8 août 2021
  5. Japan Meteorological Agency, Kanagawa, Yokohama. Le week-end du 14 et 15 août 2021 a connu de tragiques inondations et glissements de terrain dans le sud du Japon. Voir :
    2021-08-14 Villes avec ordres d’évacuation de niveau 5, Infos locales au Japon, 14 août 2021
    Inondations au Japon : près de deux millions de personnes appelées à évacuer, Le Monde, 15 août 2021

2 commentaires sur “Des jours légers (2)

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