Amaryllis du Japon

En ouvrant la baie vitrée lundi matin (1), un souffle léger s’est faufilé dans le salon comme s’il était revenu d’un long voyage à l’improviste. Déjà il semblait m’inviter à le rejoindre et vivre la vie qu’il avait toujours vécue. Ou il venait annoncer une bonne nouvelle, peut-être celle de sa présence, et repartait aussitôt, trop revigoré par son existence ailleurs au grand air pour rester plus longtemps.
Il a laissé un frisson se diffuser dans tout mon corps, puis je me suis trouvée seule avec ma surprise, et une forme d’enchantement pour cette visite inattendue.
Plus tard, j’ai réalisé que le ciel était bleu. Je ne me souvenais pas non plus l’avoir vu aussi bleu depuis la fin du printemps.
Ainsi le temps changeait. Les températures commençaient à baisser la nuit et l’air à circuler dans la baie. Si nous avions vécu quelques prémices isolés, ils semblaient s’être rassemblés en quelques heures et devenaient soudain perceptibles en dépit des retours en arrière auxquels je savais m’attendre désormais.

J’avais aperçu une amaryllis du Japon la semaine précédente (2). Elle bordait l’escalier du côté du parc, juste en face de notre impasse. J’avais détourné les yeux d’elle jusqu’au jour où notre fille cadette l’avait remarquée à son tour :
« Qu’est-ce que c’est cette fleur ?
– Je ne sais pas. Je ne sais pas. Allez, viens ! On va être en retard. »

A l’opposé des jardins japonais dont les paysages supportent un long mûrissement, l’amaryllis semblait arrivée là par un pur hasard. Celui-ci se voyait si parfaitement orchestré que l’on aurait presque pensé à une force magique. En une nuit, elle avait envoyé la plante à cet endroit dans le seul but de défier le bel ordonnancement des jardiniers. Parfois, elle s’en montrait elle-même gênée et demeurait toute simple. Parfois, sur la défensive, le regard effronté, peut-être asticotée à l’excès par cet esprit vicieux qui l’avait fait naître, elle paraissait prête à en découdre.
Je ne pouvais pas lui refuser son originalité acquise aux prix de moyens extravagants mais elle ne pouvait pas m’obliger à l’admirer. Sa couleur rouge vif attirait le regard et en même temps, ses longues étamines recourbées vers le ciel semblaient vouloir le repousser ou à tout le moins lancer un avertissement : « Ne t’approche pas trop près », disaient-elles. Si le regard insistait, afin d’observer ses formes étranges et tortueuses, il finissait par découvrir le vide et plongeait dans des herbes molles qui poussaient à côté d’elle. Ses feuilles apparaissaient quand ses fleurs mouraient, si bien que l’une et l’autre ne se rencontraient jamais. Il n’y avait rien de vrai chez elle, rien de plein, rien d’entier, elle se révélait presque une œuvre du diable.

Des Japonais partageaient la nouvelle de son apparition sur les réseaux, heureux de se compter parmi les premiers à l’apercevoir. Entre autres noms, ils l’appelaient l’ « Higanbana », « la fleur de l’équinoxe ».
Ils racontaient sa vie issue d’un savoir populaire que je ne parvenais pas à vérifier et que je devais prendre pour argent comptant : la bulbe, vénéneuse, plantée près des rizières, le long des routes et à l’entrée des maisons pour repousser les rats et autres nuisibles. La bulbe, plantée aussi en prévision des famines et des mauvaises récoltes à venir, une sorte de pomme de terre des derniers recours quand elle était débarrassée de son poison.

Mais même sans maléfice, même sans tristesse, je ne pouvais pas la prendre au sérieux avec son automne qu’elle annonçait parce qu’il faisait encore vingt-huit ou vingt-neuf degrés, entre vingt et vingt-cinq degrés la nuit. Oui, elle me faisait doucement rigoler. Le 22 septembre sur le calendrier faisait doucement rigoler ici.
J’avais davantage reconnu l’automne avec l’eau de la piscine qui avait perdu un peu de sa chaleur. Je l’avais reconnu quand la purée de pois chaude et humide qui dissimulait le Fuji tout l’été s’était dissipée un soir. J’avais admiré avec un sourire aux lèvres, le spectacle du soleil se couchant sur ses flancs dorés. Je l’avais encore reconnu ce matin-là, en rencontrant pour la première fois ma voisine dans le parc. Elle s’accroupissait dans l’herbe et ramassait les « guinnan » aussi jaunes que des mirabelles, afin de les préparer (3). 

Pourtant, quoi que j’en pense, j’ai voulu photographier l’amaryllis. Elle marquait le passage des saisons et elle appartenait trop au Japon, ou à la Chine selon une origine lointaine, à l’Asie de toutes les façons, pour ne pas lui montrer autant de fidélité qu’aux autres. Que je sache, on ne la connaissait pas en Europe.
Je gardais aussi au fond de moi des raisons plus obscures : après deux semaines de cette sorte de confinement, je n’avais plus rien à me mettre sous la dent (4). Affamée, j’aurais fait des choux gras de n’importe quelle affaire.

L’amaryllis se trouvait seule au bout de notre impasse. Depuis plusieurs jours, elle m’attirait comme un signe du destin. Je me suis approchée en vue de la photographier. Quelques autres amaryllis sont alors apparues en contrebas de la pente, éparpillées parmi les herbes et les orties. Ainsi, elle n’était pas seule.
Pour les prendre en photo, il fallait descendre quelques marches de l’escalier et emprunter une allée condamnée du parc. Une barrière et des cônes de signalisation en interdisaient l’accès en raison d’une grosse guêpe dessinée sur une affiche. J’avais vaguement appris qu’une espèce dangereuse vivait sur l’archipel sans toutefois savoir s’il s’agissait d’elle.
Puisque l’automne arrivait, je suis passée outre l’avertissement. Les guêpes avaient certainement disparu. Les jardiniers, trop occupés tous les jours à nettoyer les « guinnan » écrasés dans les allées, n’avaient pas encore trouvé l’occasion de retirer les barrières.
Mais après deux ou trois photos, une d’elles bourdonnait déjà à mes pieds, l’air affairé et malcommode. J’ai couru en poussant un petit cri effrayé et ridicule avant qu’il ne lui vienne l’idée de m’attaquer.
La guêpe possédait la taille, ainsi que les rayures oranges et brunes du frelon géant japonais, réputé agressif sur l’île. En raison de son venin, il tuerait chaque année bien plus que les ours, peut-être plusieurs dizaines d’humains (5).

Un peu piteuse, je me suis imaginée un avenir tragique avec une ou deux conditions supplémentaires. Afin de me redonner du cœur, le frelon m’a fait endosser le rôle d’aventurière et j’ai joué les bravaches. Les lecteurs se figuraient-ils une seconde que je risquais ma vie pour Kawaii ?
Hier, en rentrant à la maison, j’ai cherché les amarillys responsables de mes imprudences. Je me demandais à quel moment la fleur allait faner et les feuilles pousser. La pente se voyait jonchée de quelques mauvaises herbes, d’herbes hautes et de feuilles jaunes et brunes déjà mortes. Mais à l’endroit où je les avais photographiées et où que porte mon regard, je n’ai pas trouvé la moindre trace d’elles, comme si elles n’avaient jamais existé. Comme si depuis le début, mon histoire ne s’était montrée qu’une affreuse illusion. Seuls les deux cônes, les affiches et la barrière avertissaient du danger.

  1. Lundi 20 septembre 2021.
  2. Lycoris radiata, amaryllis du Japon. Lien Le Monde.
  3. « Guinnan », autre nom japonais signifiant « abricot d’argent », est encore populaire au Japon. Il désigne les amandes du ginkgo plutôt que l’arbre lui-même. Voir Ginkgo.
  4. Voir l’article En rose tendre.
  5. Le frelon géant japonais, selon les références locales (Yanagawa et coll. 2007), est d’une agressivité très marquée au Japon. Il provoque chaque année entre 30 et 50 décès soit par allergie individuelle, soit par piqûres multiples causant des atteintes multiviscérales. Voir l’article Wikipédia Vespa mandarinia japonica.

2 commentaires sur “Amaryllis du Japon

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  1. Quelle aventurière ! Personnellement, je ne serai pas passée… trop peur de ces bêtes-là…🐝
    J’ai cliqué sur le lien pour voir à quoi cela ressemblait… je te confirme !!😲
    Tu écris tellement bien, c’est toujours un plaisir de te lire ! 😘

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton super gentil message Nelly ! Il me touche beaucoup !!!
      Franchement, j’ai été très inconsciente… persuadée que les frelons n’étaient plus là ou que le parc en faisait un peu trop avec la sécurité (C’est bien français ça !)…
      Heureusement, je suis restée sur le qui-vive tout le temps des photos. Je pense quand même que j’ai au beaucoup de chance.
      Bonne journée et toutes toutes mes pensées.

      Aimé par 1 personne

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