Le pont Shijo sur la rivière Kamo

La première fois que je suis allée à Kyoto, il avait fallu opérer un choix drastique dans les visites et tenir compte des enfants. Je me rappelle notre itinéraire qui partait du Palais impérial, rejoignait le marché Nishiki et atteignait le vieux quartier de Gion.
Nous avions filé tant bien que mal sous des arcades commerciales bondées. Comme pris au piège par la foule, nous circulions à touche-touche avec tous ces inconnus, et je ne parvenais pas à en voir le bout. Le vacarme des boulevards et les arrêts de bus au pied des boutiques ajoutaient leur lot de cohues à notre pénible progression.
Puis, enfin, nous avions atteint le pont Shijo qui traverse la rivière Kamo. Le cours de l’eau, la longue promenade qui le bordait, la procession des terrasses sur des pilotis en bois, soudain la vaste ouverture qui faisait entrer les montagnes vertes dans la ville, et la lumière aussi, si particulière à cette saison et à cette heure de l’après-midi, m’ont émerveillé comme une révélation à laquelle je ne m’attendais pas.
Dans ma mémoire, les guides de voyage qui proposaient des parcours optimisés à ceux qui, comme nous, disposaient de trois jours tout au plus, mentionnaient seulement ces deux quartiers, Gion et Pontocho, qui se faisaient face, séparés par la rivière Kamo. Je pouvais difficilement contredire le pragmatisme de leur point de vue. Les touristes n’avaient guère le temps de flâner sur ses rives car il existait beaucoup d’autres endroits à découvrir à Kyoto.
Après Gion, il fallait se presser de rejoindre le temple Kiyomizu-dera par les rues Ninen-zaka et Sannen-zaka, parmi les plus jolies de la ville. Alors, il s’avérait plutôt astucieux de revenir sur ses pas et dîner à l’une des terrasses de Pontocho qui surplombaient la rivière. Tel se révélait le prix si l’on espérait profiter quelques instants de la Kamo à la belle saison.

Plusieurs séjours se sont montrés nécessaires avant que je ne consente à écrire au sujet de Kyoto, avant de décider que oui, j’en avais suffisamment vu pour m’aventurer à en parler.
Bien sûr, il demeurait absolument certain que tout avait déjà été dit, tout photographié, et la tâche de l’écrire, même un peu, me paraîtrait toujours inutile.
Mais si j’avais voulu m’y atteler en vue de raconter mon expérience particulière, je me demandais souvent par quel bout j’aurais dû commencer. A supposer que la ville soit restée inexplorée, il se révélait à mes yeux impossible de la décrire. A Kyoto, il se trouvait trop de Japon, d’un coup, comme ça. Il vous éclatait au visage.
Il s’agissait d’un Japon traditionnel que les touristes recherchaient, et qui s’avérait bien réel là-bas : les kimono chatoyants, le raffinement extrême et exotique des geishas, les jardins secs, les temples par millier, les palais des empereurs et des shoguns, les quartiers entiers en bois, les traditions séculaires des artisans, la longue histoire d’une capitale impériale déchue qui se considère encore comme l’essence d’un pays, beau, cultivé, préservé bien plus qu’ailleurs car il n’a pas éprouvé les ravages des bombardements américains tels que les ont connu Tokyo, Yokohama, Osaka, Nagoya, Hiroshima, Nagasaki, et caetera.
Ainsi, je ne possédais ni le sens de la synthèse ni le sens de la formule afin de représenter en quelques mots ce Japon de nos idées.
Pendant un temps, j’ai été tenté de m’inspirer des guides. Eux sont plus doués et c’est leur métier. Mais j’ai préféré conserver mes lenteurs et mes souvenirs éclatés, car finalement, je n’avais rien à vendre, à personne.

D’une certaine manière, j’avais eu de la chance. Avant d’y poser les pieds, je ne possédais aucune image de Kyoto, aucune quoi qu’il en soit, à laquelle je croyais. Je ne savais pas ce que j’allais trouver, ni ce que j’allais chercher. Je savais uniquement que je devais y faire le voyage. A la fin, les mille petits canaux par lesquels diffuse la culture étaient parvenus jusqu’à moi mais quelque chose que je ne pourrais définir m’avait protégée.
J’avais eu de la chance car j’avais découvert le Japon avant même de m’y intéresser. J’avais d’abord entrepris le voyage pour mon travail, plus par devoir que par conviction pour ma fonction, ou par intérêt pour le pays, car à l’époque mes filles étaient petites. Je ne sais si l’engouement de plus en plus grand pour l’archipel avait commencé en France. Sans doute que oui.
Je suis tombée sous le charme de l’amabilité nippone grâce aux hôtesses de la compagnie ANA. Avec JAL, le voyage se serait soldé par le même constat. Ainsi, autre chose existait que l’arrogance du personnel Air France. Tôt ou tard il vous signifiait que certes, il vous servait mais que vous n’appartiendrez jamais à leur grande famille. Cet air de condescendance réussissait presque à vous faire regretter toute votre vie depuis le jour de votre naissance.
A Narita, le voyageur fraîchement débarqué circulait dans le calme et une sereine fluidité. Devant le bus qui devait me conduire jusqu’à l’hôtel, un employé a aligné ma vieille valise verte avec celles des autres voyageurs. J’ai aimé le Japon dès mon arrivée à l’aéroport.
Cette première nuit-là, il y a eu un tremblement de terre. J’ai pensé à un grand coup de vent et me suis rendormie, fatiguée par le voyage. Je me suis réveillée au trente et quelque ième étage d’une tour d’où je voyais le Fuji enneigé, le soleil et un magnifique ciel bleu qui dénotait avec le gris que j’avais vu dans les films. Ensuite, j’ai longtemps cru que Tokyo était ainsi, éternellement bleu.
Je suis repartie dès le samedi matin, les réunions terminées, sans penser à en profiter davantage. J’avais hâte de me reposer et de retrouver mes filles.

Pour démarrer mes histoires à Kyoto avec Kawaii (en espérant que je les finirai car rien n’est moins sûr), j’ai choisi une seule photo, celle du 27 décembre 2019, depuis le pont Shijo sur la rivière Kamo. C’est sur ce pont-là, et avec cette vue-là, que je suis tombée amoureuse. Nous visitions la ville depuis quelques heures et je voulais déjà y retourner, avec une inquiétude qui me tordait le ventre.
Malgré les voyages suivants et le temps qui passe, cette vue sur la Kamo conserve à mes yeux le charme unique de Kyoto, sans savoir quelles dispositions ni quelles histoires il faut avoir vécu pour la préférer à toutes les autres. Je crois que cette question n’a pas d’importance, vous me direz.

4 commentaires sur “Le pont Shijo sur la rivière Kamo

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  1. Quel récit !
    Nous sommes plongés dans Kyoto grâce à la profondeur de tes mots. Certes le lieu est magnifique, mais bien loin de nous. Ton écriture nous en rapproche, nous avons la chance d’en profiter par ton talent.
    Ce bon dans le passé m’est personnellement profitable 😉 MERCI

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ta lecture Stéphanie !
      Et merci d’avoir pris le temps d’écrire quelques mots.
      Comme tu peux l’imaginer, nous pensons souvent à toi (et à tu sais qui 😉) lorsque nous sommes là-bas. Et en particuliers quand je me rappelle toutes ces découvertes que nous avons faites ensemble et que je tente d’écrire 😍
      Je t’embrasse chaleureusement.

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